19 janvier 2007

Les mains dans l'eau


J’ai choisi cette photo car elle évoque une partie de ma vie, passée dans un autre monde que celui auquel j’étais jusqu’alors habituée. Cette année là, je vécus au grand air de la campagne, préconisé par le médecin afin de venir à bout de bronchites et angines à répétition. Je résidais à une centaine de kilomètres de mes parents, chez une tante de mon père. Mon nouvel univers était un petit village des Vosges où l’école n’avait qu’une seule classe. Tous les enfants de la maternelle et du primaire sont d’ailleurs sur la photo. Je suis devant, vous me reconnaîtrez.

Avec le recul, je garde un incroyable souvenir de cette expérience scolaire. J’ai ressenti de grands moments d’exaltation, mais aussi de frustration. J’étais toujours tentée de suivre le cours destiné aux plus grands, de fait, j’étais souvent rappelée à l’ordre par ma maîtresse, madame Alexandre, que j’admirais ! Je rêvassais bien sûr souvent...

De cette année, j’ai conservé mes cahiers d’époque, et cela ravit mes enfants. Quand je compare ce qu’ils ont fait, et font, au même âge, je constate que nous apprenions autrefois la minutie. Nous faisions preuve d’économie : petits cahiers, petits dessins, petite écriture… Dans cette classe se traînait une odeur de poussière de craie solennelle mais rassurante, le parquet grinçait, les plus grands trempaient une plume dans l’encrier et écrivaient en violet. L’encre avait une odeur elle aussi. Une odeur de page. C’est ainsi que je me représentais la Connaissance. Je trépignais pour avoir droit à une plume moi aussi, mais la maîtresse fut intraitable. Et je dus conserver mon crayon de papier.

Mon petit ami s’appelait Philippe, c’était le petit garçon blond (au premier rang). Sur la photo, il y a aussi mon cousin Alain, placé tout à droite. C’est drôle, je suis sûre qu’il ne possède pas cette photo. A présent qu’elle est numérisée, je vais lui envoyer. Il sera surpris, mais cela lui fera plaisir.

Mes parents venaient me voir pour la fin de semaine. Je n’ai pourtant aucun souvenir de leurs allées et venues régulières, en revanche je me souviens de ma peine. J’étais heureuse je pense. Enfin, j’étais bien traitée. J’avais une petite sœur, je ne me souviens pas qu’elle m’ait manquée (bien que je l’adore !), mais j’avais le temps long de revoir mes parents. Au fond de moi, je vivais ma retraite comme un abandon. Je sais bien qu’il n’en était rien, pourtant c’est ce que je me suis imaginé à l’époque, dans mon petit cœur. Le soir, je m’inventais un destin digne des plus tristes orphelins.

Comment être sûre de ce qui me passait par la tête cette année là me direz-vous ? Mais c’est parce que je me revois, littéralement. Et je sais qu’un enfant de quatre ans est capable de ressentir, dans une réalité qui lui est entière, des émotions sincères. Il connaît la joie, mais pas seulement ; la peur, l’envie, la méchanceté, la désobéissance font partie de son monde. Parfois, celui-ci est hostile, alors l’enfant se défend pour survivre à ce qu’il considère comme une entrave à sa liberté. Ensuite, il apprend à être plus ou moins patient.

Cette année fut suivie de plusieurs séjours durant les vacances, car à moins d’être dans l’enseignement, les parents n’ont jamais autant de congés que leurs enfants ! Je retournais donc chez cette tante qui fut, un temps une seconde mère. J’y passe encore parfois, toujours avec plaisir et tristesse. Cela me cause une étrange sensation. L’espace y a rétréci. Les maisons, les chemins, les champs, tout a réduit.

Et quand je passe devant l’école fermée depuis longtemps, j’ai la vision d’une petite fille qui trempe ses mains jusqu’aux coudes dans l’eau glacée de la fontaine du préau. Elle ne les retire que lorsqu'elle ne sent plus ses bras.