04 avril 2009

Le coeur mordu

J’ai revu D. aujourd'hui, il m'a semblé heureux mais j'ai tenté de lire entre ses cils l'expression qu'il aurait pu y cacher, tenter de voir, l'air de ne pas y penser, si l'ombre de la tristesse perçait encore et je ne l'ai pas vue. Il regardait vers la vitre, j'en voyais le reflet blanc comme une tache de lait et je pris dans la main mon capuccino. Je bus lentement une gorgée brûlante qui s'attarda dans la gorge et je sentis comme des aiguilles. Le temps de l'écouter expliquer qu'il comptait réunir ses amis proches dès les beaux jours autour d'un barbecue. Sur le moment je fus enthousiasme, puis je songeais que je n'allais pas venir avec les enfants ; tous les autres seraient sans les leurs, ayant des enfants de plus de vingt ans. Je songeais que je devais retrouver le numéro de la petite Morgane. Mon gobelet était presque vide. Combien de temps avait duré la conversation ? Je regardais à présent ses lèvres, je tentais de déceler dans le mouvement rose charnu un tremblement furtif, un apaisement désabusé. Il n'y eu rien du tout. Mentalement, j'eus besoin de lui toucher l'épaule et de palper sa clavicule, de sentir au bout de mes doigts le durcissement de son chagrin. Il pris congé dans un charmant clin d'oeil qui me fit peine, une lumière dorée semblait jaillir malgré tout, et j'interceptais son regard très calme. Nous savions tout l'un de l'autre, sans parole nécessaire. Je lui dois à jamais la rectification de mes priorités dans la vie. Car il sait à quoi ressemble le temps qui s'arrête au moment où le coeur est mordu par la machoire d'un chien hargneux qu'on appelle désarroi.
Lorsqu'il s'éloigna, je froissais mon gobelet avant de le jeter, et je murmurai discrètement à mon amie C.
C'est lui D. ; tu sais, cet ami dont la fille s'est suicidée il y a trois ans....