19 septembre 2011

5-Dino, le dévoreur de nuit

Chaque nuit pour les hommes que je devine dans un monde qui m’est invisible est mon royaume. J’attends que la porte s’ouvre et je m’engouffre, aussi impatient qu’un chien affamé à qui l’on montre un morceau de choix. Je me colle à la porte qui s’ouvre devant moi, prêt à sauter sur la chose qui prend forme, qui déforme, qui informe aussi sur les pensées les plus secrètes que je regarde enfin.

Sur mon lit de mort ne vient pas me voir, mes joues dures te blesseront, mes lèvres bleues te mordront. L’instant est quasi sacré et le temps ralentit sa ronde sur le mur. Quelque chose chasse mon rêve. Une inexplicable sensation d’urgence et je me lève. Quel temps fait-il dans cet ailleurs où je dormais ? Je me mets à désirer autre chose, hors d’atteinte. Je dis des choses affreuses, je menace. Exigeante, je veux partir, je crie que tout le monde serait heureux sans moi. Il me semble que personne ne me comprend. Je sors battre les feuilles tombées sur le raidillon, je me sens légère, relevant patiemment mes chaussures de sept lieues, je voyage. Une odyssée de quelques secondes, le temps de dégonfler ma rancœur, de faire pénitence, de redevenir l’enfant oubliée, pleine d’élan et de mystères, laborieuse et inquiète, dilettante et maussade, sentant le vent d’automne me défaire de mes hontes. Les mots, les silences. Aucun chuchotement n’est possible. Pas de demi-mesure au tempo effréné. Je comble par des absurdités les trous de mon âme. Je n’ai qu’un envie : descendre de mon horloge comme un coucou farceur et remonter les aiguilles, entortiller l’engrenage, observer les tours comme si j'enroulais le temps depuis mon cheval de bois. Le manège tourne à l’envers et quelque chose craque. Je retourne à mon nid lambrissé, douceur hermétique abrutie de clongs rugissants. Pauvre folle. Tu t’enroules dans un drap de lin comme le ferait une trépassée. Tu t’affoles comme piquée de mille mouches, tu vrombis. Tu déchires, tu lamines ce que tu as sous la main, une vie de buvard, infusée de taches à la Rorschach, parfois obscènes, constellée d’éclats qui, parfois te laissent sans voix. Quelques temps plus loin tu rassembles quelques compliments déguisés comme un bouquet de gypsophile. Tu hoches la tête éclaboussée sans trop savoir si tes pieds touchent bien le fond que tu crois reconnaître. Quelques bouts de miel te rassurent cependant en ces instants si froids, tout cela colle, jaillit comme des microbes dans un mouchoir que l’on ne brode plus et que l’on jette sans y penser. Hausse les épaules. Glisse la larme. Nulle enveloppe ne protège ta carcasse désincarnée, les os, le cœur, les spasmes tintinnabulent comme des carillons tibétains qui ouvriraient la farandole d’une nouvelle danse macabre. Tu frappes dans tes mains, petits fossiles effrayants et tu laisses les oiseaux s’envoler dans un bruit de gravier qui tomberait d’un ciel déchanté. Dans le tabac de la nuit, naviguent nos vaisseaux fantômes comme des pensées narguilées. La lame qui extirpe de moi d'étranges particules pourrait être la première ou la dernière. Ultime trace. Un petit bruit de vent s’engouffre sous nos pelisses et plisse nos peaux tamisées, écorchées par de lancinantes frayeurs. Impossible de nous confondre. Nous emmêlons nos racines avant de nous replier dans un abri frémissant comme le cou d'un oiseau. Pourquoi ne pas renaître, émerger de la gelée translucide qui nous répare, goutte à goutte, un petit dernier pour la route. Secousse. Au delà de la vitre, le point du jour irradie.
Romaine Brooks