19 septembre 2011

Le balcon du monde

Cher ami,

Sans tarder, je réponds à votre lettre reçue à l’instant. C’est que je crains d’oublier de le faire. Je ne suis plus aussi agile que dans votre souvenir, ni en geste, ni pour le reste. Vous me demandez de me raconter un peu. Cette invitation à la confidence me troue légèrement la mémoire car voilà bien longtemps que je n’ai eu à entreprendre de tels débordements. Vous savez que je vis recluse, que je survis en moi-même, que je confronte souvent mes paroles à mes pensées et inversement, sans jamais avoir d’écho, sans jamais savoir si je songe à voix haute ou si je rêve tout bas. Au point que j’en suis venue à oublier que j’avais un contour.

A l’instant donc, je suis celle que je désire vous faire voir. Ce n’est pas chose facile. Car je ressens déjà les signes de ce rêve. Un rêve étrange dont les vestiges me submergent comme une cité antique. Un rêve que je recommence chaque fois et qui se poursuit toujours un peu plus loin, un peu plus long dans l’histoire. Je ne suis pas certaine de sa signification, je sais seulement que dans chaque sommeil, je sombre et que je vous rejoins. Il est toujours 14 heures 05 à votre montre. Je sais précisément tout de cet instant qui ressemble à une éternité. Vous le savez, je triche un peu, je me repasse l’image au ralenti. Votre bouche dans mon cou. Mille fois. Mille.

Instants précieux comme ce parfum exubérant et déraisonnable n'est-ce pas ? Il traîne encore son sillage comme une écharpe coincée dans la porte cochère où je vous ai attendu la première fois. Vous lire aujourd’hui ravive toutes mes nuits, celles que nous avons vécues et celles que nous avons attendues. Mon rêve est tellement réaliste et plaisant que le réveil est à peine envisageable. Je soupire et je traîne toutes mes journées comme un sac de sable qui écoule sa substance dans une incroyable poussière que je sens un peu mais que je ne vois plus. C’est que ma vue a baissée, elle aussi, j'estime, comme une paupière engourdie annonce les petits frémissements de la mort.

Hier j’avais soif et j’ai bu aujourd’hui. N’est-ce pas troublant ? Vous étiez là, jeune et beau. J’étais à vos côtés, amusée. Vous n’aviez pas encore reçu ces éclats dans la peau, comme des rides prématurées. Vous n’aviez pas les cheveux blancs que je devine. Nous étions sur le balcon du monde, nous y avions la meilleure vue qui soit, imprenable puisque nous avions la vie devant nous. Hier j’étais sur le point de me désaltérer et aujourd’hui je bois vos paroles ou plutôt vos merveilleuses pensées. Je sais à présent que vous ne m’avez pas oubliée. J’en suis heureuse. Moi aussi je vous aime. Je termine cette missive et je vais m’allonger. Je suis si fatiguée. Je vous dis à tout de suite...

Votre fidèle.

Taylor Campbell Leonard