26 novembre 2011

1-Le fantôme de la bibliothèque

Les premiers temps, j'ai eu du mal à m'adapter. Le tunnel était assez long et je m'y suis retrouvé seul. Je n'étais pas du tout rassuré car j’avais des difficultés à avancer et j’étais quasiment devenu aveugle. J'ai donc mis du temps à en émerger. Et puis ils m'ont bien accueilli, ils m'ont demandé ce que je voulais faire, ce que je désirais plus que tout au monde. Enfin dans ce nouveau monde là.

J'étais surpris, je ne savais pas très bien quoi répondre. J'ai réfléchi et je me suis souvenu. J'ai répondu que je voulais retourner dans cette belle bibliothèque du marquis de K. entrevue dans mon jeune temps. Je me souvenais y avoir vu tant de merveilles assoupies que c'est cet instant qui est venu se déplier comme une évidence dans les sursauts de ma première volonté. Je vis bien que mon souhait fit sourire.

L'un d'eux haussa même un sourcil tout en griffonnant sur son cahier mais j'obtins ce que je voulais. Peu de temps après, je me retrouvais à l'endroit exact auquel j'avais songé. C'est étrange car je ne me souviens pas des détails du voyage. J'ai cligné des yeux et soudain je suis retombé sur le tapis moelleux de la bibliothèque. Il n'y avait personne, j'avançais à pas feutrés vers les rayonnages.

Ils étaient un peu plus hauts que dans mon souvenir, mais très vite je sus comment faire avec mes nouvelles capacités. Ils avaient fait ce qu'ils avaient pu pour moi dans ces circonstances et je dois bien avouer que cela aurait pu être pire. Je suis doté d'une agilité sans pareille et d'une rapidité redoutable. Je suis surtout bienheureux d'être là, de pouvoir aller et venir dans cette grande maison où je règne en maître.

Tout le monde prend soin de moi, me caresse, me dorlote. Le jour, je dors ou je joue comme un enfant, seul ou avec la petite demoiselle. La nuit, je file dans mon royaume de pages, j’y poursuis mon aventure, aussi libre que j'ai pu l’être de mon vivant. Je n’efface pas tous mes souvenirs, mais ils ressemblent désormais à une carte postale écornée, déposée dans un petit recoin de mon âme.

Je suis arrivé ici une nuit de pleine lune. Ils m’ont dit que j’avais neuf vœux à faire. La bibliothèque est mon premier. J’ignore encore combien de temps je reste là, je ne m’en soucie pas. Parfois je frémis en voyant mon soyeux pelage qui phosphore doucement dans le reflet de la fenêtre. Je me trouve beau malgré tout. Je dois même avouer que ma félicité est au-delà de toute espérance.
Eric Beddows