25 novembre 2011

Après minuit

Au matin, le verre était vide, comme prévu. J'en fus à la fois surprise et effrayée. La vision de Miss Marple me murmurant sur un ton qui ne laissait la place à aucune question me revint alors en mémoire et je frissonnais sous mon édredon. Tout autour de moi, la pièce était telle que la veille, les rideaux du baldaquin tombaient négligemment, mes vêtements retirés à la hâte étaient froissés sur la bergère, les volets que je n'avais pas eu le courage de fermer laissaient entrer la lumière rose de l'aube qui donnaient à ma chambre la couleur d'une joue d'enfant.

Je soupirai car il fallait que je sorte du lit où je venais de passer les heures les plus étranges de ma vie, à faire un rêve digne d'un film de David Lynch où l'ordinaire passe les frontières du réel sans tenir compte des repères, sans compter sur les certitudes. Après une rapide toilette dans la salle de bain attenante, je descendis vers la salle à manger, moitié impatiente, moitié anxieuse de ce que j'allais y rencontrer. Il était là, exactement comme Miss Marple me l'avait annoncé, sévère et attentif à mon entrée. Après les présentations d'usage, un cours échange sur mes références et l'objet de mon mémoire, nous attaquâmes le déjeuner matinal. J'avais l'estomac encore serré mais l'odeur du café et celle des muffin m'ouvrit l'appétit. Après quelques minutes de silence, il rompit notre accord tacite par la question que je redoutais : "Avez-vous bien dormi" ?

Je baissais la tête et je crois qu'il ne fut pas dupe de mon embarras. J'acquiesçais timidement en espérant qu'il n'allait pas poursuivre la conversation sur ce sujet. Je ne voulais pas avouer que ma nuit avait été une course poursuite sur des toits en carrelage, ou dans des forêts hideuses aux arbres nomades, que je n'avais pas du tout aimé la photographie aperçue dans ma chambre qui représentait un étrange château difforme, d'où sortait une main qui tentait d'attraper un oiseau.
Alain X
Je savais que c'était l'œuvre de son fils bien aimé, Miss Marple me l'avait avoué tout en me prévenant que si je voulais que son fantôme me laisse tranquille après minuit, il me fallait laisser bien en évidence un grand verre de lait sur la table de nuit.

Bien entendu, je l'avais écoutée.

texte écrit en 2006 pour "Paroles plurielles" (Coumarine) avec illustration imposée et ambiance surréaliste avec l'incipit "Au matin, le verre était vide".