03 décembre 2011

2-Le fantôme de la bibliothèque - Une vie sans histoire

Je repense à cet écrivain qui disait qu’une vie sans histoire est impossible. Il expliquait que très tôt, le besoin d’écrire lui était apparu comme une évidence aussi sincère que le besoin de boire ou de manger. Je repense à lui car il estimait que le livre était le seul endroit où deux étrangers se rencontrent d’une manière intime et absolue ; comment ne pas être d’accord à présent que je dévore les vies d’inconnus tout en étant rarement rassasié.

Parfois je me demande qu’elle aurait pu être ma vie si j’avais vécu assis devant un bureau, certainement encombré mais riche de mille souvenirs qui agiraient sur moi comme autant d’influences, et qui m’auraient guidé dans le choix des mots. Parfois, vaguement allongé, je regarde distraitement par la fenêtre sans vraiment voir autre chose qu’un intérêt distrait sur ma propre existence, un flottement poussiéreux. Je devine que celui qui m’observe croit que je m’endors.

Je ne veux pas dormir mais je fais semblant. J’ai appris que lorsque je prends cette pose d’abandon, le flanc de profil, celui qui est là désire se rapprocher, me toucher, tâter sur ma fourrure une chaleur rassurante. Ce contact espéré me fait toujours l’effet d’un voyage que je ne souhaite pas achever. Je me souviens alors des efforts rassurants de l’Autre qui toujours partageait mes moments les plus doux. Je pourrais presque me souvenir de tout mais je crois que seules les belles impressions demeurent, pour éviter de me rendre trop triste.

Parfois, je me laisse flatter quelques instants et je saute par la fenêtre ; avantage de ceux qui ont un caractère changeant : personne ne m’en veut. Je vais me perdre un peu sous d’autres feuilles, frôler de mes moustaches des herbes plus hautes que moi, imaginant que je suis un cosaque, un compagnon d’Ulysse ou un hibou, éperdu d’une liberté que je découvre au fur et mesure et que je ne peux pas vraiment raconter sous peine d’en perdre un peu en cours de route. Car les mots pèsent sur la capacité des sentiments.

Je me raconte des histoires et si elles ne tiennent pas vraiment debout elles me consolident. Je triture les rouages de mon propre mécanisme de sauvegarde jusqu’à les arrimer à mon squelette, qu’ils me soulagent comme une attelle arrive à dissoudre la douleur d’un os cassé. Une vie sans histoire ne serait pas vraiment une vie rêvée. Tout le monde a besoin de poser le pied sur une route, un pont, une embarcation. Et moi, plus que jamais, désire poser ma patte dans les allées tracées par ceux qui viennent à ma rencontre.

Certaines choses ne peuvent être faites que parce que l’on en prend conscience, d’autres par habitude ou pire, inconscience. Je ne veux pas être à la traîne mais plutôt plonger dans un univers inconnu, frémir de tout mon poil et braver ma peur, grimper aux arbres et observer la lune. J'ai besoin d'évasion pour retrouver mon chemin, mon véritable foyer. C'est alors que je comprends ce que je cherche et que je parviens à aimer ce que je trouve. Il n'est pas plus heureux qu'un être qui devine ce qu'il a perdu et qui se contente de ce qui lui reste.

Theophile-Alexandre Steinlen