10 décembre 2011

3-Le fantôme de la bibliothèque - La grâce dans l’effort

Il y a cette femme - il y en a toujours une dans l’ombre. Une femme qui traîne sa petite robe dans la grande maison, que j’observe et à qui je parle souvent même si elle ne peut m’entendre. Il me semble avoir des choses merveilleuses à dire, des mots qui tournent comme un nuage au fond du ciel et qui se diluent dans un océan de mystère.
Souvent je te regarde penchée sur ton ouvrage, la nuque fléchie comme une branche courbée par le poids des vents. Ta discipline m’émerveille chaque jour, quand tu affrontes sans mot dire l’épreuve des mots résistants. La beauté de tes courbes fait trembler mon inconscient rassuré par ta silhouette. Tu fermes parfois les yeux dans un soupir à peine audible que je surprends avec tendresse, et je reste immobile pour ne pas te distraire. Ta main lisse les tensions physiques de ta peau douloureuse, semblable à une colombe frôlant l’arbre de ses ailes fatiguées. Tu te lèves avec élégance traversant de tes pas aériens l’espace de notre vie commune. Tu restes invisible alors et je t’imagine allongée quelques heures, échappant au fardeau des idées bousculées, te livrant aux forces des rêves ou des cauchemars qui nourrissent ta mémoire. Sans compter les secondes, tu relèves le défi d’écrire avec passion ce qu’il faut d’essentiel pour honorer ta promesse et atteindre ton objectif. Les blessures de ton cœur n’ont aucune importance, les cicatrices qu’elles y ont laissées ont fini par devenir supportables et ne sont plus qu’une ligne grise sur l’horizon de ton souvenir. Comme je suis sous le charme devant tant d’abnégation, surmontant les difficultés depuis tant d’années. Depuis que tu as décidé de raconter celles qui t’ont meurtrie et que tu t’obliges à revivre, désespérément. Tu es la grâce dans l’effort de l’écriture jaillissant noire comme une blessure qui finira par sécher. Tu fermes alors ton cahier et tu viens me caresser. Je ronronne.
Depuis quelques jours, je cherche sa petite robe et je l'ai trouvée séchant au soleil comme un ballon. Je parcours chaque pièce sans l'entendre, ni la voir, c'est comme si les miroirs avaient décidé de cacher la lumière, comme si la grande maison avait sombré du côté de l'Atlantide, je me sens inexorablement naufragé dans cette aventure.
Eric Beddows