25 septembre 2011

6-Dino, le dévoreur de nuit

La porte refermée, je serpente comme la peste souterraine, rongeant ce que je peux sans me freiner, tournant en rond comme un fou incapable de bouger. Je pourrai me glisser dans un autre fuseau, après tout, le temps pour moi n’est rien. A peine si la mort me semble plus amère que de devoir attendre. Mais j’ai besoin de limites, comme tout le monde. Des limites que je peux franchir dans la mesure où, un jour, quelque chose, quelqu’un, me poussera dans mes retranchements. Telle une bête je traque la chose humaine. Elle me nourrit comme je lui donne ce qu’elle veut. Miroir de réflexion. Elle rêve et je dévore en fouillant la nuit. Parfois je suis bredouille, j’erre sur des plaines rases comme des étangs calmes, je survole guettant la proie sous la surface, que son œil ouvert m’ouvre la porte. Parfois je n’ai rien, rien d’autre que le silence, quelque chose qui me fait ressembler à un vautour inquiet. Mais souvent je m’engouffre dans le ventre obligeant des petits monstres qui n’en peuvent plus de gémir.
Carrie Ann Baade

23 septembre 2011

Deux pour dix

10 ans pour les éditions "Folio policier" et pour fêter cette étape, une sélection de 6 oeuvres littéraires adaptées au cinéma :
11,90 € le coffret comprenant livre + DVD
  1. Quand la ville dort (roman de William R. Burnett, film de John Huston)
  2. La nuit du chasseur (roman de Davis Grubb, film de Charles Laughton)
  3. Le grand sommeil (roman de Raymond Chandler, film de Howard Hawks)
  4. Mortelle randonnée (roman de Marc Behm, film de Claude Miller)
  5. L'été meurtrier (roman de Sébastien Japrisot, film de Jean Becker)
  6. La sentinelle (roman de Gerald Petievich, film de Clark Johnson)


Lien externe


Sortie du produit le 16 octobre en FR, en NC nous l'avons déjà ; j'ai choisi "La nuit du chasseur" :

21 septembre 2011

Paranoia (la disparition)

Dans ma maison aux murs gris, j’ai cru aux illusions. Pourquoi ? Avant toi il n’y avait pas d’amour mais un divin plaisir absolu. J’ai gravi pas à pas ma faim sans voir mon air hagard. J’ai pourri mon corps pour avoir un sort parfait. Aucun souhait n’aborda plus ma chair. Quand tu arrivas dans ma maison aux murs blancs, ma voix jaillit dans un sursaut malsain mais fatal. Non ! Mon propos n’a pas la signification d’un salut mais s’introduit dans l’horizon d’un trou noir. Anti nova. Ondulations. Halo flou sur l’oubli. Tu auras ta vision à corps, à cri. Pouvoir d’un instant fou. Mon bras. Ta main. Coup, contusion. Prostration. Dormir. Pour toujours. Oui ? Faux Judas. Nous cachons tous un souhait ambigu. Pulsion. Tu pars à la fin.
Bichito

19 septembre 2011

Le balcon du monde

Cher ami,

Sans tarder, je réponds à votre lettre reçue à l’instant. C’est que je crains d’oublier de le faire. Je ne suis plus aussi agile que dans votre souvenir, ni en geste, ni pour le reste. Vous me demandez de me raconter un peu. Cette invitation à la confidence me troue légèrement la mémoire car voilà bien longtemps que je n’ai eu à entreprendre de tels débordements. Vous savez que je vis recluse, que je survis en moi-même, que je confronte souvent mes paroles à mes pensées et inversement, sans jamais avoir d’écho, sans jamais savoir si je songe à voix haute ou si je rêve tout bas. Au point que j’en suis venue à oublier que j’avais un contour.

A l’instant donc, je suis celle que je désire vous faire voir. Ce n’est pas chose facile. Car je ressens déjà les signes de ce rêve. Un rêve étrange dont les vestiges me submergent comme une cité antique. Un rêve que je recommence chaque fois et qui se poursuit toujours un peu plus loin, un peu plus long dans l’histoire. Je ne suis pas certaine de sa signification, je sais seulement que dans chaque sommeil, je sombre et que je vous rejoins. Il est toujours 14 heures 05 à votre montre. Je sais précisément tout de cet instant qui ressemble à une éternité. Vous le savez, je triche un peu, je me repasse l’image au ralenti. Votre bouche dans mon cou. Mille fois. Mille.

Instants précieux comme ce parfum exubérant et déraisonnable n'est-ce pas ? Il traîne encore son sillage comme une écharpe coincée dans la porte cochère où je vous ai attendu la première fois. Vous lire aujourd’hui ravive toutes mes nuits, celles que nous avons vécues et celles que nous avons attendues. Mon rêve est tellement réaliste et plaisant que le réveil est à peine envisageable. Je soupire et je traîne toutes mes journées comme un sac de sable qui écoule sa substance dans une incroyable poussière que je sens un peu mais que je ne vois plus. C’est que ma vue a baissée, elle aussi, j'estime, comme une paupière engourdie annonce les petits frémissements de la mort.

Hier j’avais soif et j’ai bu aujourd’hui. N’est-ce pas troublant ? Vous étiez là, jeune et beau. J’étais à vos côtés, amusée. Vous n’aviez pas encore reçu ces éclats dans la peau, comme des rides prématurées. Vous n’aviez pas les cheveux blancs que je devine. Nous étions sur le balcon du monde, nous y avions la meilleure vue qui soit, imprenable puisque nous avions la vie devant nous. Hier j’étais sur le point de me désaltérer et aujourd’hui je bois vos paroles ou plutôt vos merveilleuses pensées. Je sais à présent que vous ne m’avez pas oubliée. J’en suis heureuse. Moi aussi je vous aime. Je termine cette missive et je vais m’allonger. Je suis si fatiguée. Je vous dis à tout de suite...

Votre fidèle.

Taylor Campbell Leonard

5-Dino, le dévoreur de nuit

Chaque nuit pour les hommes que je devine dans un monde qui m’est invisible est mon royaume. J’attends que la porte s’ouvre et je m’engouffre, aussi impatient qu’un chien affamé à qui l’on montre un morceau de choix. Je me colle à la porte qui s’ouvre devant moi, prêt à sauter sur la chose qui prend forme, qui déforme, qui informe aussi sur les pensées les plus secrètes que je regarde enfin.

Sur mon lit de mort ne vient pas me voir, mes joues dures te blesseront, mes lèvres bleues te mordront. L’instant est quasi sacré et le temps ralentit sa ronde sur le mur. Quelque chose chasse mon rêve. Une inexplicable sensation d’urgence et je me lève. Quel temps fait-il dans cet ailleurs où je dormais ? Je me mets à désirer autre chose, hors d’atteinte. Je dis des choses affreuses, je menace. Exigeante, je veux partir, je crie que tout le monde serait heureux sans moi. Il me semble que personne ne me comprend. Je sors battre les feuilles tombées sur le raidillon, je me sens légère, relevant patiemment mes chaussures de sept lieues, je voyage. Une odyssée de quelques secondes, le temps de dégonfler ma rancœur, de faire pénitence, de redevenir l’enfant oubliée, pleine d’élan et de mystères, laborieuse et inquiète, dilettante et maussade, sentant le vent d’automne me défaire de mes hontes. Les mots, les silences. Aucun chuchotement n’est possible. Pas de demi-mesure au tempo effréné. Je comble par des absurdités les trous de mon âme. Je n’ai qu’un envie : descendre de mon horloge comme un coucou farceur et remonter les aiguilles, entortiller l’engrenage, observer les tours comme si j'enroulais le temps depuis mon cheval de bois. Le manège tourne à l’envers et quelque chose craque. Je retourne à mon nid lambrissé, douceur hermétique abrutie de clongs rugissants. Pauvre folle. Tu t’enroules dans un drap de lin comme le ferait une trépassée. Tu t’affoles comme piquée de mille mouches, tu vrombis. Tu déchires, tu lamines ce que tu as sous la main, une vie de buvard, infusée de taches à la Rorschach, parfois obscènes, constellée d’éclats qui, parfois te laissent sans voix. Quelques temps plus loin tu rassembles quelques compliments déguisés comme un bouquet de gypsophile. Tu hoches la tête éclaboussée sans trop savoir si tes pieds touchent bien le fond que tu crois reconnaître. Quelques bouts de miel te rassurent cependant en ces instants si froids, tout cela colle, jaillit comme des microbes dans un mouchoir que l’on ne brode plus et que l’on jette sans y penser. Hausse les épaules. Glisse la larme. Nulle enveloppe ne protège ta carcasse désincarnée, les os, le cœur, les spasmes tintinnabulent comme des carillons tibétains qui ouvriraient la farandole d’une nouvelle danse macabre. Tu frappes dans tes mains, petits fossiles effrayants et tu laisses les oiseaux s’envoler dans un bruit de gravier qui tomberait d’un ciel déchanté. Dans le tabac de la nuit, naviguent nos vaisseaux fantômes comme des pensées narguilées. La lame qui extirpe de moi d'étranges particules pourrait être la première ou la dernière. Ultime trace. Un petit bruit de vent s’engouffre sous nos pelisses et plisse nos peaux tamisées, écorchées par de lancinantes frayeurs. Impossible de nous confondre. Nous emmêlons nos racines avant de nous replier dans un abri frémissant comme le cou d'un oiseau. Pourquoi ne pas renaître, émerger de la gelée translucide qui nous répare, goutte à goutte, un petit dernier pour la route. Secousse. Au delà de la vitre, le point du jour irradie.
Romaine Brooks

14 septembre 2011

Ventrilove

C'est toi mon coeur qui me force à nous séparer, tu ne pulses plus rien et mon ventre s'assèche. Si je ne réagis pas, je tomberai comme une branche morte, sans frémir, sans craquer. Je nous ai aimés, vois-tu, comme lorsque nous observions nos verres remplis d'un liquide gazeux que ni l'un ni l'autre ne commençait à porter à ses lèvres, comme si nous attendions un signal, l'apparition d'un papillon ou le frôlement d'un chat. Côte à côte nous contemplions la surface de cette chose qui pouvait nous tuer ou nous unir, et bien que nous ayions tous nos sens en éveil, nous n'entendions pas l'essentiel. Qui de ta voix ou de la mienne a brisé le murmure de nos pensées ? Je glissais sur la surface de tes yeux, y cherchant l'ombre des mots que tu avais supposés, fouillant le sourire aux lèvres pour que tu ne t'aperçoives de rien afin de retrouver les habits que je portais laissés dans ton souvenir. La malle était vide. Mon ventre était dans les talons. C'est à ce moment là que j'ai su qu'il me fallait prendre la tangente.
Mel Kadel

12 septembre 2011

4-Dino, le dévoreur de nuit

Je m’enfonce dans son imagination comme un bec dans une forme molle, inerte. Je m'acharne avec une sorte de plaisir anesthésié sur ce corps offert, que personne d'autre ne voit. Lorsque les lambeaux sont bien détachés, que les fluides sont évaporés, que les croûtes sont tombées, que les cicatrices sont refermées, je me calme. J'ai la sensation d’avoir rempli ce corps d’une sorte d’enfant miraculé, un avatar, inapte à la persistance mais qui désire s’en sortir. Mystère de ces êtres qui s’imaginent capables de tout. C’est pourtant moi qui dévore, moi qui expulse dans un jet ma reconnaissance. Et moi qui abandonne tout dans un sursaut qui efface tout souvenir la plupart du temps.
Oleg Dou

05 septembre 2011

3-Dino, le dévoreur de nuit

J’arrive avec mes lanternes sous les bras, glissant parmi la nuit qui fait monter les cris enfermés, je m’installe aux premières loges, guidé par des paroles parfois inaudibles mais toujours justes parce qu’inconscientes. Je suis le juge et le parti de ne pas laisser les choses dans l’absence, je raccomode les particules perdues avec mon fil de faire les rêves. Souvent, je me sens pousser l'envie d'un petit voyage, de ceux qui ne demandent pas trop d'intendance, un programme qui se déroulerait sans interruption et qui me sortirait les résultats attendus. Je me place sur le côté gauche, la Lune y glisse un premier quartier et j’entre dans un monde qui pourraît être mien. J’ai envie de prendre quelques notes mais qu’est-ce qu’écrire pour Dino le magicien ? Un oiseau imagine-t-il de voler ? J’invente le carnet et le stylographe. Mes doigts douloureux fourmillent. Je laisse échapper quelques pattes de mouches qui bourdonnent un peu comme un essaim sur le point d’éclater. Des mots grouillent comme des vers sur la carcasse d'une intuition, causerie automatique. Je les pêche à la ligne et je surveille un peu comment est mon invité, le sourire aux lèvres, la langue appuyée et l'oeil sec des féroces charognards. Il s’imagine avoir gagné sur les monstres qui bataillent dans son cœur, je le laisse pendre un peu d’avance.
Jackie Morris