29 octobre 2011

4-Une semaine de bonté (le sang)

QUATRIEME JOUR

Le sang se faufile dans mon coeur, ou dans cette zone que j'imagine chaude et rouge. Il se faufile partout en fait. Au début, je ne veux rien, je ne fais rien, je n'empêche rien. Il vient s'agripper à moi et je ne le sens pas vraiment tant qu'il ne dépose pas sa ventouse sur ma vie pour l'aspirer toute entière. Les jours, les nuits n'ont plus de réalité, mes seules ombres sont en un endroit impossible à atteindre désormais, un endroit intouchable, qui a existé mais qui n'a plus d'organisme. Bientôt, je suis incapable de me défaire de lui, je deviens couveuse, lisse, ronde comme une orange sanguine. Je crois qu'il n'en voulait pas. Cette vérité n’a pas été devinée, non car il me l'a annoncé comme on annonce la pluie ou le beau temps. Je suis donc là, à regarder le sang couler, me demandant si c’est bien moi, accroupie et dévorée d’angoisse. La poisse. Je ne sais pas si c'est du sang de la vie ou de la mort. Il n’y a pas vraiment de différence. Mais rien n'est comme avant.
Gautier d'Agoty

22 octobre 2011

3-Une semaine de bonté (le feu)

TROISIEME JOUR

Je sens ma peau tendue à la chaleur d'un feu soudain, inespéré et presque épouvantable. Un dôme de lumière épouse quelque part une étoile écartée de sa route, sertie dans en un endroit oublié et sulfureux. Ce n'est pas l'enfer, mais l'oeil puissant d'un autre monde, nouveau, imprévisible, à prendre avec des pincettes. Cela te réjouit, tu es bon public. Il fait bon tendre les mains à la chaleur d'un coeur palpitant, promesse d'ardeurs.

Denis Collette

15 octobre 2011

2-Une semaine de bonté (l'eau)

DEUXIEME JOUR

Quelque chose vibre, pigmente mon oreille interne d'un flux immobile et apaisant. Cela ressemble à la pluie qui passe dans le caniveau, charriant les résidus du monde dans une cavité d'ombres et d'odeurs souterraines comblée d'un mélange de cellules fraîches sur le point de mourir et d'autres, décomposées au point de n'avoir plus aucune couleur. Deuxième jour. Quelque chose vibre, et s'agglutine autour comme des fauves rassemblés au bord d'un lac. Je sens le rouge mais c'est une illusion, juste le souvenir d'un cirque, masques et poudres camouflant la peau comme une carapace. L'eau semble dissoudre le chaos qui affleure à tout instant, ici, tout est soudain plus calme, moins inquiétant.
Denis Collette

08 octobre 2011

1-Une semaine de bonté (la boue)

Durant sept semaines, un récit* illustré à suivre ou à découdre

PREMIER JOUR

Je m'y attendais un peu : le ciel était bien trop noir, sans étoiles, comme dans un mauvais rêve, celui qui fait ramper dans un tunnel mou, où les bruits sont tellement étouffés que je ne m'entends pas respirer. Il fait très chaud sans que cette sensation soit désagréable. En fait, la seule chose qui me gêne, c'est que je ne peux me mouvoir normalement, avancer aussi vite que je le voudrais, car je n'ai pas de jambes, du moins elles sont comme paralysées, enfermées dans un étau qui me semble être une bûche et qu'il me faut traîner derrière moi. Généralement, ce rêve s'achève toujours au même moment, au même endroit : j'arrive à la sortie du boyau, je sens le petit courant d'air frais et je crie car une sorte de monstre ouvre ses yeux brûlants devant moi, à environ cinquante centimètres du sol sur lequel je suis ventousée. Premier jour. Je suis dans la terre, dessous quelques fleurs jonchées que j'avais pourtant interdites, couronnée de couleurs et arrosées de pleurs. C'est idiot et cruel, car cette boue qui me serre me fait un lit douillet dans lequel je peux enfin dormir sans craintes.
Damien Doumax / Orfaon

* déjà publié en 2009

04 octobre 2011

7-Dino, le dévoreur de nuit (suite et fin)

Je me sens digéré, amputé de ma part la plus sombre mais pourtant debout, je me couvre du manteau blanc des souvenirs, c’est souvent ainsi que j’approche les plus petits, jamais inquiets, toujours étonnés, ils se tiennent au bord de leur rêve et ne savent pas très bien qui va les surprendre, ils en profitent pour poser des questions, les petits aiment bien les réponses et se moquent de savoir si ce qu’on va leur dire est réel, pour eux tout est réel. Eux seuls savent que les âmes papillonnent comme des phalènes vers l’ampoule qui palpite comme un cœur essoufflé. Souvent je ne dis rien, je regarde. Je laisse fondre les étoiles qui sombrent dans le breuvage silencieux de la nuit. Je me laisse de plus en plus approcher. Ce n’est pas très raisonnable, je sais, une fois j’ai failli être attrapé, corrigé ou effacé, mais heureusement pour moi, celui qui me courait après est mort. J’ai pris son nom. Son nom était Dino, et si tu veux ma peau je prendrai le tien.