29 novembre 2011

J'écume

L'unique ascenseur de l'immeuble est momentanément hors d'usage. Je prends connaissance de cette tuile en arrivant dans le hall d'entrée. Ce n'est pas pour m'arranger : je reviens des courses et tiens deux lourds sacs au bout des bras sans compter mon sac à dos dans lequel j'ai fourré le maximum ; tout cela commence à peser sur ma colonne. Je me sens exténuée et pour me donner du courage pendant la montée, je n'arrête pas de songer à ce que je vais faire une fois passé le seuil de la porte, quelque chose que je retiens depuis trop longtemps à tel point que l'envie me taraude à m'en faire baver. Soudain une ombre repousse ma joie au fond de ma conscience : en avais-je mis au frais ?
Car, je dois bien l'avouer, je déteste la bière tiède.
texte écrit en 2006 pour "Paroles plurielles" (Coumarine) avec l'incipit "L'unique ascenseur de l'immeuble est momentanément hors d'usage."

Portait chinois en 10 caractéristiques

taguée par la Palatine, voici quel pourrait être mon portrait chinois :
  1. un objet : 
  2. un crayon
  3. un voyage
  4. le Japon
  5. une chanson
  6. Amen Omen de Ben Harper que j'écoute beaucoup en ce moment
  7. une série TV
  8. The Avengers (Chapeau melon et bottes de cuir)
  9. un roman
  10. Jane Eyre (j'aime l'héroïne et le héros !)
  11. une gourmandise
  12. de très bons chocolats
  13. une peur
  14. mourir après mes enfants
  15. un petit bonheur
  16. un verre de Champagne
  17. un film doudou
  18. Persuasion (avec Rupert Penry-Jones)
  19. une personne célèbre
  20. Yoko Ogawa (que j'aimerai rencontrer)

26 novembre 2011

1-Le fantôme de la bibliothèque

Les premiers temps, j'ai eu du mal à m'adapter. Le tunnel était assez long et je m'y suis retrouvé seul. Je n'étais pas du tout rassuré car j’avais des difficultés à avancer et j’étais quasiment devenu aveugle. J'ai donc mis du temps à en émerger. Et puis ils m'ont bien accueilli, ils m'ont demandé ce que je voulais faire, ce que je désirais plus que tout au monde. Enfin dans ce nouveau monde là.

J'étais surpris, je ne savais pas très bien quoi répondre. J'ai réfléchi et je me suis souvenu. J'ai répondu que je voulais retourner dans cette belle bibliothèque du marquis de K. entrevue dans mon jeune temps. Je me souvenais y avoir vu tant de merveilles assoupies que c'est cet instant qui est venu se déplier comme une évidence dans les sursauts de ma première volonté. Je vis bien que mon souhait fit sourire.

L'un d'eux haussa même un sourcil tout en griffonnant sur son cahier mais j'obtins ce que je voulais. Peu de temps après, je me retrouvais à l'endroit exact auquel j'avais songé. C'est étrange car je ne me souviens pas des détails du voyage. J'ai cligné des yeux et soudain je suis retombé sur le tapis moelleux de la bibliothèque. Il n'y avait personne, j'avançais à pas feutrés vers les rayonnages.

Ils étaient un peu plus hauts que dans mon souvenir, mais très vite je sus comment faire avec mes nouvelles capacités. Ils avaient fait ce qu'ils avaient pu pour moi dans ces circonstances et je dois bien avouer que cela aurait pu être pire. Je suis doté d'une agilité sans pareille et d'une rapidité redoutable. Je suis surtout bienheureux d'être là, de pouvoir aller et venir dans cette grande maison où je règne en maître.

Tout le monde prend soin de moi, me caresse, me dorlote. Le jour, je dors ou je joue comme un enfant, seul ou avec la petite demoiselle. La nuit, je file dans mon royaume de pages, j’y poursuis mon aventure, aussi libre que j'ai pu l’être de mon vivant. Je n’efface pas tous mes souvenirs, mais ils ressemblent désormais à une carte postale écornée, déposée dans un petit recoin de mon âme.

Je suis arrivé ici une nuit de pleine lune. Ils m’ont dit que j’avais neuf vœux à faire. La bibliothèque est mon premier. J’ignore encore combien de temps je reste là, je ne m’en soucie pas. Parfois je frémis en voyant mon soyeux pelage qui phosphore doucement dans le reflet de la fenêtre. Je me trouve beau malgré tout. Je dois même avouer que ma félicité est au-delà de toute espérance.
Eric Beddows

25 novembre 2011

Le temps n'est qu'illusion

Loin de cette assemblée, je n'avais soudain plus peur. Mon cœur récupérait ses battements lents, je reprenais mes esprits et me mis à rire. Rire nerveusement, me moquant de moi-même, car après tout, ce n'était pas moi l'objet des innommables tortures entrevues… Dans la pénombre de cette salle des ancêtres, je distinguais enfin la chance que j'avais eue. Tel Alice au pays des merveilles (je n'ai pourtant jamais rêvé d'être une blonde ah ça non !), j'avais vécu des heures, des instants absurdes. Et toujours cette impression de sauter d'un moment à l'autre, d'un delirium à l'autre…

Soudain, une pensée angoissante se glissât sournoisement dans mon apparente normalité : m'avait-on vu quitter la basilique ? L'idée d'être rattrapé ici même, dans cette salle sereine, par des gnomes malins et infâmes ne me disait rien qui vaille. Etourdi par cette vision, je décidai de repartir en arrière pour vérifier. J'entrepris de parcourir le couloir en courant, d'escalader l'escalier escarpé, pour débouler sur la colline où la pluie m'attendait. Une pluie fine, drue et froide, comme pendant la mousson…

Un jour bleuâtre et velouté de la lune descendait dans les intervalles des arbres et poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres…

Je pensais apercevoir la silhouette de la basilique, se découpant sur le ciel marine comme une ombre chinoise mais plus rien ! Avais-je donc rêvé ? Je poursuivais mon chemin, de plus en plus sûr de moi. D'un coup, je n'étais plus effrayé par quoi que ce soit, je me sentais la force d'un chevalier, j'oubliais que je n'avais pas d'armure… Tout en m'approchant, je distinguais une bâtisse, une auberge plus précisément. Celle-ci portait un nom amusant : "Le caillou". Il y avait de la lumière. De plus en plus intéressé, je m'approchais des fenêtres pour regarder à l'intérieur.

C'est à ce moment là que j'ai vu des jeunes gens trempés qui venaient sans doute de se mettre à l'abri. Je me regardais et me rendis compte que j'avais l'air d'un démon, mes habits étaient des lambeaux, mes cheveux étaient sales, mes mains étaient rouges et toutes écorchées comme si je m'étais roulé dans les ronces. Je ne pouvais décemment pas entrer ainsi au milieu de cette assemblée déjà fort éprouvée.

En levant les yeux, je vis un escalier extérieur qui menait sans doute à l’étage, à une pièce où j'espérais trouver de quoi me rendre figure humaine. Je montai donc, et me retrouvais dans une chambre. Après avoir pratiqué quelques ablutions, je revêtis le seul vêtement laissé là et qui, ma foi, me convenait assez… Ainsi, dans le miroir, je ressemblais à une sorte de moine encapuchonné dont le visage exprimait la douleur personnifiée. Puis je réalisai que j'avais grand soif et grande faim ! Tandis que je me disais que je n'avais pas envie de ressortir dehors pour descendre, j'aperçus l’escalier intérieur…

Je commence à descendre… et mes amis que vois-je ! Une assemblée horrifiée qui me regarde comme si j'étais le dernier des vivants ! Alors je me mets à crier d'une voix d'outre tombe : "Mais que diable l'aubergiste ! Fait péter le jaja, on n’est pas à l’enterrement !

Pour y comprendre quelque chose à ce texte, il faut connaître l'aventure de Monsieur D., une incroyable histoire écrite en 2005 sous l'initiative de mon oncle Dan (qui n'est pas vraiment le mien), le site n'existe plus.

Après minuit

Au matin, le verre était vide, comme prévu. J'en fus à la fois surprise et effrayée. La vision de Miss Marple me murmurant sur un ton qui ne laissait la place à aucune question me revint alors en mémoire et je frissonnais sous mon édredon. Tout autour de moi, la pièce était telle que la veille, les rideaux du baldaquin tombaient négligemment, mes vêtements retirés à la hâte étaient froissés sur la bergère, les volets que je n'avais pas eu le courage de fermer laissaient entrer la lumière rose de l'aube qui donnaient à ma chambre la couleur d'une joue d'enfant.

Je soupirai car il fallait que je sorte du lit où je venais de passer les heures les plus étranges de ma vie, à faire un rêve digne d'un film de David Lynch où l'ordinaire passe les frontières du réel sans tenir compte des repères, sans compter sur les certitudes. Après une rapide toilette dans la salle de bain attenante, je descendis vers la salle à manger, moitié impatiente, moitié anxieuse de ce que j'allais y rencontrer. Il était là, exactement comme Miss Marple me l'avait annoncé, sévère et attentif à mon entrée. Après les présentations d'usage, un cours échange sur mes références et l'objet de mon mémoire, nous attaquâmes le déjeuner matinal. J'avais l'estomac encore serré mais l'odeur du café et celle des muffin m'ouvrit l'appétit. Après quelques minutes de silence, il rompit notre accord tacite par la question que je redoutais : "Avez-vous bien dormi" ?

Je baissais la tête et je crois qu'il ne fut pas dupe de mon embarras. J'acquiesçais timidement en espérant qu'il n'allait pas poursuivre la conversation sur ce sujet. Je ne voulais pas avouer que ma nuit avait été une course poursuite sur des toits en carrelage, ou dans des forêts hideuses aux arbres nomades, que je n'avais pas du tout aimé la photographie aperçue dans ma chambre qui représentait un étrange château difforme, d'où sortait une main qui tentait d'attraper un oiseau.
Alain X
Je savais que c'était l'œuvre de son fils bien aimé, Miss Marple me l'avait avoué tout en me prévenant que si je voulais que son fantôme me laisse tranquille après minuit, il me fallait laisser bien en évidence un grand verre de lait sur la table de nuit.

Bien entendu, je l'avais écoutée.

texte écrit en 2006 pour "Paroles plurielles" (Coumarine) avec illustration imposée et ambiance surréaliste avec l'incipit "Au matin, le verre était vide".

23 novembre 2011

Twin banana

J'ai trouvé dans mon panier à fruit ces bananes siamoises,
elles ont été mangées par les deux bouts.

19 novembre 2011

7-Une semaine de bonté (l'inconnu)

SEPTIEME JOUR

Suppose que je rêve dans une bulle. Je ne connais ni obscurité, ni pesanteur, je navigue dans cette poche comme le ferait un oiseau gourmand, picorant les miettes amassées pour se rassasier et pouvoir repartir vers le salut de l'espèce. Je pourrais être ce voyageur qui ne sait plus le numéro du jour, et qui ne compte qu'avec les lunes comme le font les loups et les fous. Je serais ce nomade qui sait puiser ce qu'il faut pour ne pas mourir dans son âme au coeur de tout ce qui passe à proximité. Je serai tout cela si j'osais rire de moi. Mais je suis la plombée, l'enracinée depuis tant de mondes superposés. J'épuise depuis mille racines cette terre où il faisait bon vivre mais dont le ventre n'a plus rien pour me sustenter. Ce qui grouille ici ressemble aux cendres qui murmurent leur ancienne vie en se déguisant en personnages de bois, figurines de théâtre qui pourraient enchanter ou terrifier, ou tomber dans l'oubli. Alors il me reste à rêver le ciel, à tendre tout ce que je peux comme un épouvantail distendu dans le champ dévasté de ma vie, mes cheveux retombant en cascade sèche où nichent tendrement les oiseaux orphelins, mes ongles longs comme des petites vagues au bout de moi. Je suis la seule mer à l'horizon, une mer intérieure, rouge peut-être, je ne peux pas le savoir.
Boy_Wonder

15 novembre 2011

Un ton pour tout

Dexter me rappelle que je dois me préparer. Pas le vrai Dexter d'ailleurs, non, bien entendu, c'est évident mais je le précise. Mon Dexter à moi est une sonnerie que j'ai transféré sur mon mobile pour me servir de rappel de rendez-vous. Une sonnerie pour chaque évènement. Quand je reçois un coup de fil : c'est Cosmos 99, quand c'est l'heure d'aller à l'école : c'est Nounou d'enfer, quand mon amoureux m'appelle : c'est Chapeau melon et bottes de cuir ; autrefois il avait mis la bande son de l'Exorciste pour la sonnerie associée à une personne dont je dois taire le nom. Il y a un temps et un ton pour tout.
M. Worrall

12 novembre 2011

6-Une semaine de bonté (la vue)

SIXIEME JOUR

Quelque chose commence au niveau de l'oeil, est entré dans ma conscience et s'est insinué aussi rapidement qu'un battement de cil. Je ne peux empêcher cette invasion que j'observe, les yeux grands ouverts comme écartés par des câbles d'acier. Quelque chose me traîne sans trop de difficulté vers un lieu que j’espère, qui sera une sorte d'asile où je serai libre de ma folie, où je ferai moi aussi un trait pour chaque rire que je pourrais entendre. Je pourrai alors te dire merci. Merci d'avoir marché sur la mer ou d'avoir fait semblant. D'avoir trempé le pied dans la vague qui a surgit comme l'ombre d'un oiseau fou venue me tourmenter sans que je sache quoi faire. De m'avoir tenu la tête hors de l'eau, de m'avoir laissé voir sur ton visage gribouillé les ombres dessinées comme des écumes frôlant ton navire corsaire de bois précieux. Tu n'as pas craint de moi mon apparence de marionnette, agitée mais sans personne à l'intérieur ni aucun esprit malfaisant.
Bichito

06 novembre 2011

5-Une semaine de bonté (le noir)

CINQUIEME JOUR

Fermer les yeux car la nuit tire encore ses jets de sable et les sons que je perçois ressemblent à une colonie de grillons sous acide. Cela me rend morose. Je voudrais n'entendre que le vent dans les herbes, sentir la terre mouillée, et deviner les pattes qui avancent sur ma peau. Car voici venir les bêtes, même si je ne suis pas encore prête, je vais suivre leur mouvement. Elles viennent pour moi et ne me demanderont rien. Tout se fera alors comme prévu. Comme dans les rêves maintes fois recommencés. Dans le noir, je quitterai ce corridor dans lequel je me suis installée de tout mon long, ne faisant qu’aller et venir dans un mouvement perpétuel d’horloge anormale. Les mains griffues qui me massaient le cuir chevelu lors de mes insomnies prendront mes doigts ankylosés par une trop grande émotion, une sorte d'amour ou de peur, je n'ai jamais su définir cette ambiguïté et me mettront sur le chemin.
Steering for North