20 janvier 2012

JETER LES MOTS

© Mstislav Pavlov

Je me demande pourquoi je ressens le besoin de jeter les mots dans mon journal car j'ai peur qu'ils ne soient pas compris comme je l'entends, ou qu'ils soient déchiffrés comme je ne le voudrais pas. Je suppose que c'est ainsi que les mots se comportent : une fois délivrés, ils s'échappent. C’est un risque à prendre. Faut-il préciser si telle histoire est réelle, alors qu’au fond, je n’ai pas envie de le dire ? Pour moi chaque histoire est réelle, en revanche, je ne suis pas l'objet de cette histoire même si j'utilise la première personne. JE deviens le personnage qui parle, qui me dicte, qui me presse le coeur de tout ce que je pense. Une forme de mue. Car il y a un peu de moi dans les mots que je jette et si ce n’est pas dans ce journal irrégulier, ce serait dans un endroit inaccessible. Mais ce qui est réellement motivant, c’est de taper des textes ici. C'est comme si j'étendais de grands draps dans le vent, je peux les entendre claquer, encore et encore, à voix haute, et être satisfaite de la résonnance qu’ils me donnent, je me roule dedans, je les brode, je leur donne du relief et des couleurs. Je les reprise, je les repasse. Je ne les laisse pas enfermés dans un tiroir, même si ce serait plus commode de ne pas avoir à les raccommoder, à remplacer une pièce ou deux, à les raccourcir ou les rallonger. J'ai un réel plaisir - au moins pour un temps – de les avoir sous les yeux à peu près convenables. Et quand je les trouve un peu trop usés, j'ai envie de les ramasser dans le grenier silencieux.