14 février 2012

BLUE

© Ben Goosens

J'avais choisi d'éviter de porter du bleu désormais aussi soudainement que j'avais décidé de ne m'habiller qu'en costume régional. Mais pas n'importe quelle région. Par exemple, je ne voulais que des habits plutôt colorés et fluides.  Cette idée m'était venue ce matin-là, où, après avoir lu du début à la fin une brochure pour visiter l'Indonésie, j'étais tombée sous le charme des noms des îles qui ressemblaient un peu à des mélanges de thé. Ma préférence était pour les noms composés. J'avais alors eu l'impression d'avoir manqué tellement de choses en cette vie que j'avais besoin d'un signe extérieur pour ressentir au fond de moi l'émergence de ma nouvelle contribution à ce que j'appelais : ma renaissance. Ce n'était pas seulement ma dernière lecture qui était la cause de cette transformation, c'était quelque chose venue de très loin, de l'enfance, une chose enfouie résolument qui surgissait au moment où j'avais conscience que je n'avais même plus une année pour vivre.

Je pris une douche assez chaude pour avoir l'impression d'ôter une peau grise ; la voir se détacher ainsi et couler dans le fond de la douche me fit l'effet d'une éthologue assistant à l'extinction d'une espèce rare de parasite. Je me plantai ensuite devant ma penderie qui balançait quelques cintres, retirai de là tous les vêtements bleus, vérifiai que cette merveilleuse robe "porte-bonheur" m'allait toujours malgré deux grossesses et une année à boire une bière chaque jour - ma prescription personnelle pour lutter contre le "mal", et portai mon choix sur la robe japonaise que m'avait rapporté mon amie F de son voyage de noces, en pensant avec émotion que ce voyage-là ne lui avait pas vraiment porté chance, bien qu'elle soit revenue avec l'envie d'adopter un enfant abandonné.

Je pliai ensuite consciencieusement les vêtements bannis en me disant qu'ils pourraient toujours servir à ma fille pour faire son sport ou son ménage, ces t-shirts étaient quand même vieillots quoique bien entretenus.

Je pris ensuite mon sac à main et partis pour la rue de Tolbiac.