29 février 2012

CE REVE QUI FLOTTE


Ceux qui ne connaissent pas la nuit dorment tout habillés, avec dans leur peau les ongles qui pousseront plus tard, et dans leur tête des cheveux qui blanchiront peut-être. Mon amour dérive au banc des sardines dans une mer d'huile. C'est étrange à dire, mais chaque chanson qui passe reflue sa voix que je ne peux plus entendre et les paroles voyez-vous, sont toujours celles que j'aurais dû dire si mon coeur n'avait pas été si sot. Ceux qui ne connaissent pas la nuit dorment sans se retourner, avec leur draps bien arrangés autour de leur corps, avec un oreiller pour étoufffer leur rêves qui absorbe, je le sais, ces petits moment forts qui nous apprendraient tant si seulement on pouvait les examiner plus longtemps. Seule la musique clapote un peu au fond de leur souvenir comme une eau usée qui reste au fond d'une ruelle cabossée que plus personne ne fréquente dans un quartier du monde en jachère pour cause de cataclysme.
Ceux qui ne connaissent pas la nuit lisent sans s'arrêter. Les histoires défilent comme la corde d'un navire qui lance son ancre sur un océan inconnu, l'ancre s'enfonce toujours plus profondément et ceux du dessus ont même oublié qu'ils voulaient s'arrêter en un endroit que les cartes disaient agréable mais qui, au fond, ressemble à une longue étendue dormante. Ceux qui ne connaissent pas la nuit tremblent devant le miroir des mots qui reflètent leur âme, ils sursautent en se demandant ce que contient le prochain paquet d'instructions mais devinent que quoiqu'il arrive, le mouvement sera intact et ne devra rien au hasard : le mouvement sera aussi pur qu'un balancement de fleur dans le vent. Ceux qui ne connaissent pas la nuit ne peuvent pas deviner ce que tu ressens. Tu vis dans une implacable obscurité qu'aucune lumière ne réussit à fendre, pas même la lune parfois pourtant bienveillante. Ta main tremble en craquant les allumettes, tu ne contrôles plus l'envie, tu abandonnes rapidement. Tes ongles, tu le sais bien, tes ongles ont trop poussé et dérangent. Tu ne peux rien toucher. Plus rien toucher. Tu tâtonnes. Ce n'est pas faute de tenter. La limaille de ton coeur dérive comme des satellites déprogrammés. Un petit signal de commande le suit à la trace mais déjà il est hors d'atteinte.  Ceux qui ne connaissent pas la nuit sont comme toi, ils collectionnent les poupées de cire. Ils leur brûlent les yeux. Ils les plongent dans une source et attendent la diffusion. Leur cheveux se répandent comme des algues. La limaille de ton coeur plombe ta vie usée à la corde mais quelque chose tu le sens bien, quelque chose flotte encore.
© Toni Frissell
"Lady in the Water" 1947
Ceux qui ne connaissent pas la nuit prennent leur désirs pour des réalités.