30 avril 2012

DE FIL NOIR

© Scloopy

Ce n’est pas le bon format pour nous. L’encre à peine colorée montre une image qui ne colle pas. Nous avions dit pas de nouvelles pour suivre le rythme qu’on nous impose. L’immense effort d’oubli est un conte à dormir debout, les yeux percés de trous de plus en plus importants qui finissent par tout recouvrir de noir. Ce n’est pas le bon moment pour nous. Des fils invisibles ont refait notre agenda. Je place mes pas sur les tiens dans une danse insolite qui casse nos rires. J’avais vu ton ombre se défiler sans voir que tu me reconstituais de mémoire. J’avais cru ton regard glisser sur moi alors que ton cœur patinait d’une ivresse inutile. Ce n’est pas le bon mot je crois. Dire qu’un rêve peut tatouer la peau même si le matin nous ensoleille. Combien d’années entre notre rendez-vous et l’instant où nous nous rendrons l’un à l’autre ? Dire qu’un rêve peut raccourcir l’attente n’est pas la bonne action. Je te tricote pourtant chaque nuit sur un modèle aléatoire. Au matin un pied à terre effiloche tout et je n’ai plus rien d’autre qu’une petite tache noire dans mon téléphone.

20 avril 2012

SHOWTIME

Je faisais semblant d'aller dormir, je m'habillais en cachette sous les draps, j'attendais le craquement du sommeil des autres et je prenais la clef des champs. Je longeais le périphérique de mon enfance sur la fréquence du logical song. J'avais 15 ans et déjà plus envie de rien. Je ne savais pas me servir des cordes alors je tendais des fils un peu en travers de la gorge, je ne savais pas parler mais j'avais des choses à dire. J'écrivais. Les enfants tu vois ne craignent pas les feuilles blanches, elles sont l'ombrelle de leur nuit. J'avançais le long d'un mur qui tournait parfois en rond. Les enfants tracent souvent un chemin qui existe au fond de leur mémoire mais que personne ne peut recopier.  Les enfants se déguisent avec des foulards en guise de cape, des bâtons en guise d'épée et rien dans leur attitude ne permet d'imaginer qu'ils ne tueront personne avec leur imagination. Car les enfants savent que la mort est le véritable exil, ils ne pensent pas que cela les concerne dans l'immédiat même si l'inconnu est toujours tentant.
© Fred Herzog
Plus tard, beaucoup plus tard, je n'avais plus eu besoin de faire semblant d'aller dormir. Personne ne me surveillait plus. Personne ne me demandait quand je reviendrais. Je n'avais plus rien à faire qu'attendre que le rideau se baisse.

06 avril 2012

DANS CET AILLEURS

A chaque fois que tu m'as manqué, je t'imaginais dans cet ailleurs sans savoir ce que tu vivais, ni avec qui, ni comment, ni pourquoi. A chaque fois que j'ai ressenti ce manque, j'ai eu envie de te poser la question sans oser le faire. Je ne vivais pas bien, ayant l'impression négative que tu te méfiais de moi. A chaque fois que j'ai eu envie de faire une croix sur nous, à chaque fois que je ne voulais plus rien attendre de toi, à chaque fois que je prenais la décision de couper tout ce qui nous relie comme si un pont devait s'écrouler pour ne plus pouvoir traverser, à ce moment précis tu vois - mais tu ne vas pas me croire - tu surgissais. Tu étais comme un écueil inattendu dans la marée infernale de ma rancoeur. Tandis que tu revenais vers moi, je t'acceptais, tel que tu es même si je ne peux pas te comprendre car tu es si innocent, si adorable, si familier. Je suis comme le vaisseau qui s'éventre, je fais le vide. J'enrobe ta chair invisible pour te picorer l'âme. Depuis toujours tu es le seul à me surprendre.
© Thomas Ehretsmann