26 juillet 2016

Une bonne samaritaine

La mise en situation d'un fonctionnement ou d'un processus démontre rapidement la difficulté, la dangerosité, ou l'incapacité à produire le résultat attendu. S'affranchir de cette étape relève d'un manque de réflexion condamnable et parfois, malheureusement, entraîne l'effet pervers d'une bureaucratie anonymisée qui s'octroie un pourcentage de dommage collatéraux et refuse les responsabilités. Je suis témoin direct de cette évidence que je vais conter.

Dans le bus de six heures nous croisons chaque matin le bus du sens inverse au niveau du rond point des quatre sources. Il s'agit alors pour les deux conducteurs de pratiquer de savantes contorsions de leur vaisseau rigide d'une habilité proche d'un spectacle de magie. Le premier qui voit arriver l'autre suffisamment tôt tente d'opérer un ralentissement permettant de laisser à l'autre bus la capacité de franchir seul ce rond point non conçu pour un véhicule d'une longueur supérieure à quinze mètres. Cette donnée de taille n'a pourtant pas empêché les responsables du réseau d'infrastructure de la desserte de faire passer la ligne par cet endroit précis et pourtant non habité. L'excuse de desservir un arrêt proche du rond point ne fait donc pas partie des éléments pris en compte pour ce choix déraisonnable et jamais remis en question malgré les nombreux accidents qui s'y produisirent. Il aurait été également possible de décaler légèrement les horaires de départ de chaque bus afin d'éviter que leur croisement ne s'effectue justement au niveau de ce rond point, mais d'autres décisions loufoques et dispendieuses ont été prises, imposant aux chauffeurs des manœuvres exténuantes. Grâce à l'habilité des conducteurs, le croisement est généralement sans impact ni égratignure. Parfois l'incident est grave et malgré les propositions éclairées des passagers de la ligne qui exigèrent, à la bonne période des élections, de faire disparaître ce rond point ou de financer quelques travaux pour l’aplanir afin d'améliorer sa franchissabilité resta sans effet. De fait, il arriva que certaines années, ce rond point fut le théâtre d'incroyables manifestations et bien que les conséquences aient toujours été dramatiques, le rond point des quatre sources ne fut jamais inscrit dans les projets prioritaires de transformation. Par ailleurs, la proposition de modifier le trajet de la ligne permettant d'une part de raccourcir la durée du voyage, d'autre part d'éviter le rond point dangereux ne fut jamais inscrite à l'ordre du jour des évolutions du réseau routier.

Je ne fus jamais le témoin direct d'un accrochage imprévu mais j'en subis une fois les conséquences il y a de cela bien longtemps. Les deux bus qui s'étaient présentés sur ce rond point au même instant n'avaient pas pu éviter l'impact dramatique et somme toute inévitable, lorsque les trajectoires de deux véhicules à la moyenne de vitesse contrôlée doivent se rencontrer en un point déterminé mal conçu. La seule variable de ces déplacements est le nombre d'arrêts qui reste aléatoire car sous le contrôle imprévisible des passagers. Seul un infime décalage horaire permettant un croisement se produisant avant ou après le rond point assure aux passagers du bus de passer l'endroit sans trépasser. Lorsque le s trajets respectent la procédure, les deux bus abordent au même moment le rond point : les conducteurs passent immédiatement en contact télépathique afin d'adapter le mouvement de leur véhicule et de leur faire suivre une ellipse particulièrement complexe rythmée d'accélération et de décélération. L'afficheur tête haute particulièrement élaboré au seul usage de cette ligne et pour cette plage horaire (et qui a dû coûter des millions aux contribuables) leur permet de distinguer les angles morts, la difficulté étant d'éviter la collision selon un angle connu pour être mortel. De nombreuses manœuvres doivent être orchestrées et au bout de quelques secondes d'intenses émotions le croisement se fait sans heurt. A de rares occasions cependant, une infime distraction, une perte de connexion mentale, peut conduire à l'échec de toutes ses manœuvres et les deux véhicules finissent par se toucher à l'avant et à l'arrière et sont alors attirés l'un dans l'autre en subissant un effondrement de la matière qui les fait disparaître en une fraction de seconde et avec eux tous les passagers. Heureusement de tels accidents sont restés rares mais restent toujours bien ancrés dans les mémoires.

J'ai remarqué que depuis que je monte à l'arrêt du grand îlot aucun accident semblable ne s'est plus jamais produit, et je ne peux m'empêcher de croire que je génère le décalage qui empêche les bus de se confronter au rond point fatal. Cela fait maintenant vingt ans que j'ai arrêté de travailler mais je continue de prendre quotidiennement cette ligne de peur que lorsque je ne serai plus là une catastrophe se produise de nouveau ; qui prendra ma relève ?