30 mai 2016

Le tunnel Lynch (3)

Et parce qu'il arrivait que nous restions certains jeudi chez ma grand mère, que nous n'avions rien à faire, je finissais par ouvrir les magazines empilés sur la table du salon ou dans les toilettes. Je ne comprenais pas grand chose à La Vie du Rail, je me contentais de regarder les illustrations et de lire les légendes ; j'avais une nette préférence pour Jours de France, mes pages préférées étaient celles de la mode. Les "grandes robes". Robes de gala. Taffetas. Faille de soie. Je ne comprenais pas ce que signifiait "faille". J'imaginais que les femmes dans leur robe défaillaient et que c'est pour cette raison qu'elles avaient le teint luisant et les yeux noirs, et surtout un air coincé. Coincés, c'est un peu ce que nous étions pour l'heure, dans ce train qui ne bourdonnait plus de sa mâchoire métallique mais de quelques grognements qui me parvenaient au travers de mes écouteurs.
A suivre

23 mai 2016

Le tunnel Lynch (2)

Les premières réactions ne se firent remarquer que quelques secondes seulement après l'arrêt du moteur. Je dis "moteur" sans savoir s'il en existe un ou plusieurs sur ce genre de machine. Les trains m'ont pourtant toujours fascinée. Sans doute à cause de mes lectures d'enfance : chez ma grand-mère, qui s'était remariée plusieurs années après son veuvage avec un homme plus jeune et cheminot, il y avait pour seules lectures "La vie du rail" et "Jours de France ". A chaque fois que je restais chez elle avec ma petite sœur, nous ne devions pas trop remuer, pas faire de bruit : tonton A. dormait. Il avait, vu son métier, des horaires "décalés" comme il est coutume d'appeler le rythme de ceux qui se couchent ou se lèvent tard - mais qui travaillent (pas les nantis qui dépensent l'argent que d'autres ont gagné).
A suivre

16 mai 2016

La digestion

de l'horreur est lente. Elle se pose sur ta langue. L'engourdit. Tu ne peux plus parler. Elle avale ta salive. Tu mâches du papier buvard. Chaque bouchée écrase les mots qui ne peuvent être dits. Tes dents malaxent sans fin des sons que tu étouffes au fond de ton gosier déchiré. La plaie mal fermée s'écarte douloureusement et tes yeux te brûlent comme s'ils étaient en enfer.

dans le train, écrit sur mon téléphone, improvisions sur l'impuissance et l'horreur.

Le tunnel Lynch (1)



Juste avant se s'engager sous la colline le feu signale l'absence de danger. S'il est rouge le train s'enfonce puissamment dans le tunnel ; je n'ai jamais vu le feu au vert. Le trajet dans le tunnel dure un peu plus de 3 minutes durant lesquelles l'observation attentive des parois sombres est interrompue par le défilé cadencé des longs néons industriels tachetés de déchets d'origine inconnue et de moisissures.
Je me souviens de ce jour où nous étions restés dans le tunnel beaucoup plus longtemps que les 3 minutes habituelles. Ce jour-là, une avarie ferroviaire avait stoppé le train peu de temps après le début du trajet souterrain.

A suivre