28 juin 2016

Les revoir (5)

Tous ces prénoms de mon enfance se balancent comme des poupées suspendues au plafond de ma mémoire. Une date, un parfum, une chanson, un livre, tirent les fils qui agitent des souvenirs tantôt stagnants tantôt vivaces. Il y a quelques années, je me suis inscrite au réseau social des Anciens Copains dans l'unique but de retrouver Manue que j'avais perdue de vue l'année de nos 20 ans lorsqu'à l'époque je partis sur un autre continent. En ce temps là, les moyens de rester en contact demandaient un effort qui s'est perdu ; il n'y avait pas la possibilité de déposer un cœur sous une photo, ou d'appuyer sur un bouton "j'aime" pour signaler sa présence, non, il fallait être ingénieux, trouver des anecdotes, envoyer des descriptions, détailler quelques projets d'avenir dans l'attente de revoir en échange une lecture semblable. Vingt ans plus tard je décidais donc de revoir Manue parce que j'avais rêvé d'elle et que l'impression qui me restait au réveil me poussait à agir. Je complétais mon profil, trouvais une photo de moi pas trop vilaine et je cherchais dans la base des copains si je la retrouvais, sans succès. Je ne tardais pas à recevoir quelques demandes de connexion et, dix jours après la création de mon compte, je reçus un message de Manue qui me contactait : elle aussi avait eu l'idée de me rechercher dans les Anciens Copains après avoir rêvé de moi.

A suivre

27 juin 2016

Le tunnel Lynch (7)

Le titre de son livre était écrit en hangul et je ressassais en moi l'envie de lui murmurer un timide annyeonghaseyo seonsaengnim. La probabilité de prononcer ces mots pourtant parfaitement maîtrisés - je me suis longuement entraînée à les prononcer - était quasiment nulle, si l'on tient compte d'une importante constante : mon incorrigible timidité. Pour soulager un peu ma tension et les battements de mon coeur, je me mis à rire au dedans de moi. Bonjour monsieur. Et puis quoi ? Engage-t-on conversation pour si peu ? Et s'il me répondait ? De quoi aurais-je l'air ? Je ne pouvais tout simplement pas engager la conversation ainsi au prétexte de faire la preuve de mes connaissances. Je me donnais une contenance en balayant des yeux le wagon inégalement peuplé et agité. Il y avait ceux qui cherchaient à se rassurer et qui évoquaient à haute voix le temps probable restant avant que le train redémarre, et ceux qui, comme moi, attendaient stoïquement les nouvelles car, de toute façon, ils étaient impuissants sur la suite des événements.

A suivre

21 juin 2016

Les revoir (4)

L'énumération de mes amies d'enfance s'achève par Manue que je connais également depuis la maternelle. Nous nous entendions tellement bien que je soupçonne les institutrices de nous avoir affectées dans des classes différentes durant le primaire. On nous appelait les sœurs jumelles et nous avions exactement 10 jours d'écart, elle toute bonde et moi brune comme dans les demoiselles de Rochefort. Chaque année le premier jour de la rentrée toutes les filles étaient groupées en attendant l'appel de son nom afin de pouvoir prendre place dans le rang de sa classe. Chaque année je priais pour que l'on soit ensemble mais ces prières n'avaient aucun effet sur le tri. Manue fut mon mentor pour beaucoup de choses car nous nous voyions aux récréations. Elle savait beaucoup de choses dont je n'avais jamais entendu parler. Sa grand-mère l'avait initiée à l'anglais et nous chantions régulièrement des petites comptines anglophones dont nous ne comprenions pas les paroles. Chaque été elle partait en vacances aux "Baléares" ; cette destination lointaine avait une connotation de fête merveilleuse, un lieu mystérieux comme dans Le grand Meaulnes, pour moi qui ne connaissais que les mois d'été à la maison.

A suivre

20 juin 2016

Le tunnel Lynch (6)

J'accrochais le regard de mon voisin et ce qui j'y vis noya toute envie de causer. La langue me faisait défaut. Nous restâmes face à face sans aucun besoin d'agir. L'attente semblait être logique, facile et peu coûteuse en effort. Je me rendais compte que les voix autour de moi s'estompaient ou devenaient inaudibles. Je tentais de regarder par la fenêtre mais il n'y avait rien à voir. Seules les silhouettes déformées découpaient sur la vitre leur agitation verbale. Tête oscillantes. Bras s'élançant. Les reflets comme des marionnettes impatientes. Je ne pouvais rien dire d'utile cependant ma petite voix intérieure répétait le titre du roman que lisait mon compagnon de voyage. J'avais ce sentiment de déjà vu et pourtant quelque chose de nouveau s'imposait à moi. Cet homme, je ne pouvais lui adresser la parole pour lui dire des banalités.
A suivre

18 juin 2016

Les revoir (3)

Je n'ai jamais revu les personnes que je viens de nommer mais elles ne sont pas les seules qui ont compté dans mon enfance.

A l'approche de la trentaine, j'ai revu Isabelle D. que je n'ai perdue de vue que pendant quelques années. Nous nous sommes connues au jardin d'enfants et sommes restées dans la même classe toute notre scolarité jusqu'en première. A cette époque, j'ai poursuivi en terminale C tandis qu'elle allait en D. Après le bac, elle a intégré directement l'école des sages-femmes où j'allais la voir dès que je pouvais. Je lui enviais son autonomie, une certaine liberté d'être interne et d'avoir une chambre comme un studio à soi, tandis que je vivais encore chez mes parents. Mon départ de France imposa la distance qui se creusa jusqu'à mon retour ; je repris contact bien que mes lettres n'avaient jamais reçu de réponse durant des années.

J'ai connu Carole L. dans la dernière année du collège et nous sommes restées très proches bien qu'elle se soit immédiatement orientée en filière littéraire (A). J'aimais beaucoup aller chez elle car sa maison était un véritable musée rempli d'antiquités, et que sa chambre avait été installée dans l'ancien salon de musique du précédant propriétaire, en rez-de-jardin. Il y avait autrefois dans cette salle deux pianos à queue, je vous laisse imaginer l'espace que nous avions lorsque je la rejoignais pour passer un après-midi à écouter les disques de Supertramp ou de Barclay James Harvest qu'elle avait emprunté à son frère. Il était plus âgé que nous de quatre ou cinq ans et lorsque je le croisais, je rougissais toujours inutilement : il ne pouvait me voir au travers de sa frange de cheveux en bataille.

A suivre

17 juin 2016

Les revoir (2)

Souvent je revis mon enfance en rêve et pourtant, si un être magique me proposait d'y retourner, je déclinerais. Si ma scolarité m'a apporté un ennui plus grand que tout ce que j'ai pu ressentir comme satisfactions, je dois reconnaître que sans mes amies, cette période aurait été insupportable. Et mon regret de cette époque vient de la perte de vue des amies d'enfance qui ont le plus compté pour moi et le sentiment que je ne vais jamais les revoir.

Sophie M. chez qui j'ai joué tout un après midi à cache-cache dans sa grande maison de quatre étages et où j'ai goûté pour la première fois de la poudre acidulée dans une paille à sucer, friandise que mes parents refusaient d'acheter au prétexte que c'était mauvais pour les dents.

Nathalie C. qui fut un double de moi durant longtemps, ce qui causa la grande douleur que je ressentis lorsqu'elle me trahit en se moquant de moi au prétexte que je n'avais jamais embrassé de garçon. A partir de ce jour je pris mes distances et ressentis une incroyable jalousie car je l'aimais.

Christine A. que j'ai côtoyé longtemps après nos années de lycée puisqu'elle me suivit à la faculté. J'étais en DEUG A (mathématique-physique-chimie) et elle avait choisi le DEUG B (biologie). Nous nous apercevions au RU (restaurant universitaire) et avions d'incroyables fous-rires. Notre amitié s'était renforcée parce qu'elle admirait ma folie et j'aimais son humour. De plus, elle m'avait encouragé à créer ma fondation et était devenue la première (et seule) adhérente de la SADE (Société des Artistes en Droit d'Espoir). Elle fut assez aimable pour m'inviter à son mariage quelques années plus tard mais je ne pus hélas m'y rendre ayant quitté notre ville natale et peu après, le pays.

A suivre



diplôme d'études universitaires générales (DEUG)

15 juin 2016

Les revoir (à suivre)

En lisant ce roman italien dans lequel le personnage principal est partagé entre le plaisir de revoir son ami et la douleur que lui causerait ces retrouvailles, ce qui lui fait s'interroger sur ses motivations à provoquer cette rencontre, je ne peux m'empêcher de penser à mes anciens camarades et à ce désir constant que j'ai de les revoir. Souvent mes rêves me font vivre mon enfance, je ne suis jamais très jeune et assez âgée pour me trouver sur des bancs de classe, en désarroi devant une copie illisible, je passe un examen. J'ai des sueurs froides rien qu'à revivre quelques minutes -le temps approximatif d'un rêve ou d'un cauchemar- cette époque scolaire durant laquelle je n'étais pourtant pas tellement heureuse. Retourner ainsi dans le passé, avoir des contrôles de mathématiques, ou revivre cet horrible oral du bac de français où un garçon me bouscula au moment où un professeur vint ouvrir la porte pour appeler le candidat suivant, moi, dans le but d'imposer sa petite amie car ils en avaient marre d'attendre. Je ne m'étais pas laissée faire malgré ma timidité maladive et j'étais entrée de force dans cette classe où j'avais dû préparer mon texte dans un état d'excitation incroyable, mon cœur ne pouvait ralentir tandis que je m'accrochais désespérément aux bribes qui me restaient de mes fiches de préparation. Le professeur m'avait demandé de commencer l'étude du texte à partir de la seconde phrase répétée. Quel dommage de ne pouvoir évoquer cette épanalepse ! Je n'arrêtais pas de fixer mes pensées sur ces contrariétés : l'attente interminable, puis la bousculade devant un professeur surpris et ma préparation de la poésie que j’adorais. Ma fébrilité était à un point culminant que je n'ai jamais retrouvé après, même le jour de mon mariage.
A suivre

13 juin 2016

Le tunnel Lynch (5)

Je n'arrivais plus à me concentrer sur ma musique. Mon voisin qui lisait un roman ferma la couverture après avoir corné la page en cours ; je pus déchiffrer le titre avant qu'il ne range le volume dans son sac. Autour de nous, des gens qui ne se seraient pas adressé la parole en temps normal se mettaient en frais de discours plus ou moins affirmatifs sur les causes de cet arrêt soudain au début d'un tunnel habituellement sans histoire. J'écoutais distraitement, certaine qu'aucune de leur explication ne me serait utile. J'avais déjà vécu cet instant et le fait de m'en souvenir me remplit d'un malaise impossible à surmonter. J'eus beau expulser méthodiquement l'air de mon ventre, mon coeur battait très fort. Je ne savais plus si mon trouble venait de la situation impromptue de l'arrêt de notre train ou de l'accélération des battements de mon coeur.
A suivre

06 juin 2016

Le tunnel Lynch (4)

Je dois dire qu'il n'est pas rare qu'un train s'arrête en pleine course entre deux gares. Arrêt immanquablement suivi d'une annonce, parfois crachotante dans un système de sonorisation vieillissant, du conducteur qui nous informe de la situation, avertissement sans doute destiné aux plus faibles ou naïfs d'entre nous : "le train est arrêté en pleine voie, pour votre sécurité merci de ne pas tenter d'ouvrir les portes." Je me suis toujours demandée qui serait assez inconscient pour forcer des portes fortement verrouillées et par ailleurs peu faciles à ouvrir en temps normal. Cette fois là, aucune remarque ne vint perturber le flux interrogateur du millier de voyageurs suspendus entre le désir d'information et la satisfaction de se trouver assis à côté d'un compagnon de voyage rassurant, et si possible sexy.

A suivre