29 août 2016

Le tunnel Lynch (16)

Le voyage à petite vitesse de notre train se poursuivait dans une semi-obscurité satisfaisante et j'oubliais l'inscription mystérieuse en expliquant à mon compagnon que la plupart du temps, rien ne se passait de singulier à part les jours de grève ou les jours d'intempéries pour les raisons que l'on peut aisément imaginer. Retard, annulation, ou parfois terminus prématuré dans une station aux multiples voies ce qui ne manque pas d'occasionner les bousculades dans les escaliers souterrains, précipitations et bien entendu panique chez les passagers perdus auquel il faut souvent expliquer la nouvelle direction à suivre. Dans ces moments là, je ne suis jamais la dernière pour proposer mon aide, rassurant la mère de famille qui doit descendre avec une poussette, expliquant à la vieille dame qu'il faut changer de voie ou indiquant au touriste perdu le quai d'en face pour retourner sur la ville. La plupart du temps, rien ne se passe et le mécanisme bien rôdé des horloges cadence les petits pas que chacun fait sur le bitume pour prendre le train à la même heure que la veille, qui nous déposera à la même heure à notre destination. Le mois d'Août est cependant un mois très particulier, avec les travaux d'été, les horaires sont bien moins fixes et il faut toujours prendre une marge pour les imprévus.

A suivre

22 août 2016

Le tunnel Lynch (15)

Je me demandais si l'inscription était visible lorsque l'intérieur des wagons est allumé et pourquoi je ne l'avais jamais remarqué, ou si je pouvais la voir parce que les lumières du tunnel mettaient le mur en évidence. C'était une assez grosse inscription, comme celles que font les tagueurs en quête de reconnaissance et qui marquent les murs de leurs lettres déformées aux lignes souvent brisées pour un message globalement abscons que seuls les initiés peuvent déchiffrer. Notre vitesse bien que plus lente que d'habitude ne me permit pas de relever le message qui nous poursuivit pendant quelques secondes, certaines figures répétées, des O, des zéros, étaient semblables à un oeil. Mon voisin remarqua lui aussi les inscriptions sur le mur car mon intérêt pour l'observation par la fenêtre lui donna le même et nous étions côté à côte le front contre la vitre car il s'était déplacé face à moi. Je répondis à son air interrogateur en indiquant que c'était la première fois que je voyais cette inscription, depuis plus de 20 ans que j'empruntais ce trajet. Il me répondit poliment avec une voix presque sans accent que 20 ans c'était une sacrée durée et que je devais avoir un tas d'histoires à raconter, des anecdotes dont j'avais dû être le témoin sur cette ligne. J’éclatais de rire car en effet j'avais vu beaucoup de scènes, certaines touchantes, d'autres vulgaires, mais aucune n'était étrange comme celle que nous vivions en cet instant.

A suivre

15 août 2016

Le tunnel Lynch (14)

Je ne me rappelle pas à quel moment les lumières du wagon se sont éteintes mais nous ne fûmes jamais dans une totale obscurité. L'intensité des néons du tunnel donnaient une intéressante vision de notre wagon : ceux qui n'avaient pas refermé les yeux dans le confort retrouvé de la vitesse couplée à la musique ou aux diverses pensées auxquelles on s'occupe durant les voyages routiniers, avaient comme moi découvert le wagon dans ses ombres et lumières, et certains avaient même recommencé la lecture de leur livre ou de leur tablette. Pour d'autres, l'étonnement l'emportait sur l'inquiétude. Je me tournais vers la vitre et posais mon front contre le verre tentant de distinguer quelque détail qui pourrait être étrange et que j'aurais voulu être la première à découvrir. Je me demandais si certains soirs, lorsque le trafic s'arrête, quelqu'un prend son service pour parcourir à pieds ou sur un petit wagonnet motorisé les quatre kilomètres du tunnel, à la recherche d'un animal mort ou d'un objet quelconque tombé sur les voies et qui pourrait être un danger. Il y a tant de déchets jetés, bouteilles, paquets, sacs, chaussettes ou même chaussures, sans compter les mégots crasseux ; bien sûr dans le tunnel il ne peut y avoir autant de pollution qu'en voies extérieures ; je me demandais donc quel type d'objet était parfois ramassé lorsque j'aperçus une inscription géante.

A suivre

14 août 2016

Je vous retrouve

Je vous retrouve après une heure après un an. Je tape ton nom dans ma paume et je profite enfin de cette chaise vide pour m’asseoir à côté de toi. Tu as les yeux fermés mais tu souris, sans doute à faire ce rêve en miroir dans lequel tu te reposes. Je te retrouve et tu ne vois rien d'autre que ces souvenirs cendrés enfouis dans la brume électrique des archives, photographies délimitées par un cadre blanc et à leur dos quelques dates et endroits surprenants écrits au futur ; tu n'as jamais été bon ni en grammaire, ni en vitesse.

Tu abandonnes les casques, les cuirs, les ventouses, les aiguilles, tu jettes tout dans le panier qui ira aux encombrants, c'est pratique ils passent chaque premier jeudi du mois et c'est après-demain. Tu mettras un tabouret sous le panier pour qu'il ne se balance pas sous les pieds nus des gamins désœuvrés. Tu es tellement raisonnable lorsqu'il ne s'agit pas de donner des rendez-vous ou des promesses. Je tape ton nom dans ma paume et la piqûre habituelle revient anesthésier mes phalanges, heureusement il me reste tes bras. 

08 août 2016

Le tunnel Lynch (13)

Après un léger hoquet mécanique le train reprit sa progression dans le tunnel Lynch. Ce n'est pas son véritable nom, lequel porte simplement le nom de la ville alentours mais j'aime rebaptiser à ma guise les lieux qui n'ont pas un nom approprié. Je crois pouvoir dire que l'ensemble de notre wagon lâcha un soupir de soulagement et certains se mirent même à plaisanter. Je ressentais moi-même une sorte de joie indescriptible de voir qu'il se passait enfin quelque chose de positif au bout de ces quelques minutes d'immobilisation qui m'avaient plongée dans quelques lointains souvenirs. Je cherchais le regard de mon voisin et je décelai en lui un air plutôt inquiet ce qui n'allait pas avec le personnage que je m'étais bâti : un homme plutôt cool, sûr de lui et fort malgré son poignet foulé. D'une manière inexpliquée la récente ruade qui nous avait projetés tous deux agenouillés sur la banquette avait fait de nous des partenaires, comme si le partage de cette mésaventure nous avait soudés l'un à l'autre dans une histoire commune. Le train avançait mais beaucoup plus lentement que d'habitude, je m'en rendais compte car je suivais cet itinéraire depuis plusieurs dizaines d'années, et la moindre modification prenait pour moi des allures de feu d'artifice : impossible de ne pas la remarquer. Je compris soudain ce qu'il y avait de troublant : les néons du wagon étaient éteints et celui-ci n'était éclairé que par des lueurs extérieures au train.

A suivre

01 août 2016

Le tunnel Lynch (12)

La surprise laissa certains sans voix tandis que d'autres laissèrent échapper une exclamation. Mon épaule quitta celle de mon nouvel ami et nous allâmes ensemble nous agenouiller sur la banquette en face de nous, heureusement vide. La force d'inertie ne laissa aucun voyageur à sa place et je fus bienheureuse de ne pas me faire mal mais j'entendis un os craquer du côté de mon compagnon de voyage. Nous nous aidâmes mutuellement à nous rasseoir. La patience qui jusque là m'avait retenue de ne pas montrer des signes d'affolement fut à sa limite ; je marmonnai quelque chose comme "c'est pas possible" dans un ton de lamentation et j'avais l'impression que ma voix n'était plus la mienne. Je me rendis compte qu'il me regardait avec curiosité. J'en profitai pour lui sourire bien que le coeur n'y était pas. Je remarquai qu'il se tenait le poignet et lui demandai s'il avait mal. Il me répondit que ce n'était rien mais nous fûmes  d'accord pour préconiser un petit bandage après un massage pour une mise au repos salutaire dès que possible. Autour de nous chaque voyageur se remettait à sa place mais semblait à bout de sérénité. Les fronts étaient plissés, les bouches avançaient en cul de poule et entre les deux, les yeux jetaient des signes d'inquiétude et je crois pouvoir le dire, de peur. C'est alors que nous entendîmes une nouvelle annonce de la reprise de notre trajet ; j'eus la désagréable impression que la voix qui communiquait n'était pas la même.

A suivre