07 octobre 2006

Echos lointains

Savons-nous bien accueillir dans notre langue maternelle les échos lointains qui résonnent au creux des mots ? En lisant les mots nous les croyons, nous ne les entendons plus…Une grande joie de paroles nous est donnée par le Poète. Il nous faut donc écouter les poèmes comme des mots pour la première fois entendus. La poésie est un émerveillement très exactement au niveau de la parole, dans la parole, pour la parole… Le poète, ce peintre par les mots, connaît les prestiges de la liberté. Bachelard. Flamme d'une chandelle.
Je ne sais plus à quel moment j'ai lu ce livre…mais il y a longtemps déjà. Bien sûr, je ne me souviens pas de cet extrait par cœur. Je l'ai recopié sur un calepin, mon carnet de voyages théoriques, ma mémoire vive des mots, que j'ai sobrement intitulé Paroles. Cette anthologie, c'est un peu mon reflet. Quand je la parcours, je me retrouve comme face à un miroir de signes, échos de mots que je n'ai pas écrits, mais que je ressens avec un attachement particulier. C'est l'empreinte de livres que je n'ai peut-être plus chez moi, prêtés dans un élan de générosité et jamais rendus.

Il y a 17 ans, lors d'un souper à Avignon, où je ne tournais pas très rond..., je confie à un ami que j'écris des poèmes et des nouvelles. D'habitude, je garde le silence sur cette activité par peur de paraître prétentieuse. Cette occupation m'a toujours semblé une manie extravagante, réservée, que je ressens pourtant comme un état d'urgence, difficilement tolérable par un entourage incompréhensif. Une bizarrerie supplémentaire à mettre à mon actif. Ce soir là, je devais avoir un peu bu, et j'ai dû vouloir dissimuler une sévère timidité derrière une relative assurance en avouant mon passe-temps.

Intéressé, il m'affirme vouloir les lire. Cet aveu me paraît sur le moment tellement inattendu que je le qualifie en mon for intérieur de presqu'indécent, y percevant à tort une envie de moquerie de la part d'un collègue pour lequel je n'ai d'ailleurs aucune attirance mais avec qui j'aime discuter. Surprise, je cogite, je n'en dors pas de la nuit. Le lendemain, je lui apporte mon carnet de "Paroles", celles des autres, celles qui sont admirables, celles qui ont le don de faire naître un écho dans mon propre rêve.

Faire lire mon florilège, c'est me livrer un peu, suffisamment à cette époque. Il se montre déçu mais je lui promets mes écritures pour plus tard. Je lui ai apporté l'un de mes recueils de poèmes, je m'en souviens, il habitait Miramas- le-Vieux, charmant villlage juché sur une colline, qui, l'été, se transforme en zone privée, et ne permet la circulation qu'aux véhicules des résidents. Ce soir là, j'avais entrepris d'amadouer le policier municipal pour qu'il me laisse passer en lui promettant un aller-retour des plus brefs. Il m'avait laissée passer, et je l'avais à nouveau remercié en redescendant.

Eric avait donné rapidement son verdict. Il fallait que j'envoie mes écrits à un éditeur. Je haussais les épaules. Je ne désire pas être connue, je ne désire pas être critiquée non plus. Je ne désire qu'une chose : pouvoir écrire mes visions, mes rêves, en avoir le temps. Avec des mots de toujours mais toujours renouvelés. "Le poète, ce peintre par les mots, connaît les prestiges de la liberté". Quelle phrase ! Une phrase que je voudrais mienne, dont je ne me lasse pas de découvrir l'ombre et la lumière. "Peintre par les mots".

Pour ma part, écrire c'est "Exister". Guider une main invisible à mélanger les lettres pour former un état d'âme. Incompréhension, inclination, tout mais pas d'indifférence, c'est cela que je conçois, que je surveille de la pointe de ma bille, tournant en rond dans mon idée, revenant en arrière, raturant des mots sur mon passage. Réveler un monde en peu de paroles. Je comprends que certains ne voient aucun intérêt dans la poésie, gardant peut-être un peu d'amertume de ces temps où il fallait apprendre "par coeur" des vers antédiluviens ou abscons pour une trop jeune tête.

Vers 8 ans, j'ai détesté devoir apprendre Il pleut de Raymond Queneau :
Averse averse averse averse averse
pluie ô pluie ô pluie ! ô pluie ô pluie ô pluie
gouttes d’eau gouttes d’eau gouttes d’eau gouttes d’eau
parapluie ô parapluie ô parapluie ô !
paragouttes d’eau paragouttes d’eau de pluie
capuchons pélerines et imperméables
que la pluie est humide et que l’eau mouille et mouille
mouille l’eau mouille l’eau mouille l’eau mouille l’eau
et que c’est agréable agréable agréable
d’avoir les pieds mouillés et les cheveux humides
tout humide d’averse et de pluie et de gouttes
d’eau de pluie et d’averse et sans un paragoutte
pour protéger les pieds et les cheveux mouillés
qui ne vont plus friser qui ne vont plus friser
à cause de l’averse à cause de la pluie
à cause de l’averse et des gouttes de pluie
des gouttes d’eau de pluie et des gouttes d’averse
cheveux désarçonnés cheveux sans parapluie

Raymond Queneau

Je me revois très précisément penaude devant toute ma classe, ânonner la première phrase avec tant de difficultés et de dégoût que ce souvenir me mortifie encore. Pourtant j'en perçois aujourd'hui le rythme, la fantaisie, la personnalité. Car il s'agit bien de cela. Le poète est une personne. Avec ses caresses et ses morsures. Ses cris et ses murmures. Il a ses propres codes, classiques ou sauvages, ceux de sa Muse. Elle prend sa vie dans le souffle murmuré au ras de la page, elle s'insinue comme un serpent imprudent, elle glisse dans l'encre des mots, les rouges, bleus. Même si parfois elle ne rime à rien.

J'aime son écho qui me rapproche de mon rêve lointain.