Les mains dans l'eau


J’ai choisi cette photo car elle évoque une partie de ma vie, passée dans un autre monde que celui auquel j’étais jusqu’alors habituée. Cette année là, je vécus au grand air de la campagne, préconisé par le médecin afin de venir à bout de bronchites et angines à répétition. Je résidais à une centaine de kilomètres de mes parents, chez une tante de mon père. Mon nouvel univers était un petit village des Vosges où l’école n’avait qu’une seule classe. Tous les enfants de la maternelle et du primaire sont d’ailleurs sur la photo. Je suis devant, vous me reconnaîtrez.

Avec le recul, je garde un incroyable souvenir de cette expérience scolaire. J’ai ressenti de grands moments d’exaltation, mais aussi de frustration. J’étais toujours tentée de suivre le cours destiné aux plus grands, de fait, j’étais souvent rappelée à l’ordre par ma maîtresse, madame Alexandre, que j’admirais ! Je rêvassais bien sûr souvent...

De cette année, j’ai conservé mes cahiers d’époque, et cela ravit mes enfants. Quand je compare ce qu’ils ont fait, et font, au même âge, je constate que nous apprenions autrefois la minutie. Nous faisions preuve d’économie : petits cahiers, petits dessins, petite écriture… Dans cette classe se traînait une odeur de poussière de craie solennelle mais rassurante, le parquet grinçait, les plus grands trempaient une plume dans l’encrier et écrivaient en violet. L’encre avait une odeur elle aussi. Une odeur de page. C’est ainsi que je me représentais la Connaissance. Je trépignais pour avoir droit à une plume moi aussi, mais la maîtresse fut intraitable. Et je dus conserver mon crayon de papier.

Mon petit ami s’appelait Philippe, c’était le petit garçon blond (au premier rang). Sur la photo, il y a aussi mon cousin Alain, placé tout à droite. C’est drôle, je suis sûre qu’il ne possède pas cette photo. A présent qu’elle est numérisée, je vais lui envoyer. Il sera surpris, mais cela lui fera plaisir.

Mes parents venaient me voir pour la fin de semaine. Je n’ai pourtant aucun souvenir de leurs allées et venues régulières, en revanche je me souviens de ma peine. J’étais heureuse je pense. Enfin, j’étais bien traitée. J’avais une petite sœur, je ne me souviens pas qu’elle m’ait manquée (bien que je l’adore !), mais j’avais le temps long de revoir mes parents. Au fond de moi, je vivais ma retraite comme un abandon. Je sais bien qu’il n’en était rien, pourtant c’est ce que je me suis imaginé à l’époque, dans mon petit cœur. Le soir, je m’inventais un destin digne des plus tristes orphelins.

Comment être sûre de ce qui me passait par la tête cette année là me direz-vous ? Mais c’est parce que je me revois, littéralement. Et je sais qu’un enfant de quatre ans est capable de ressentir, dans une réalité qui lui est entière, des émotions sincères. Il connaît la joie, mais pas seulement ; la peur, l’envie, la méchanceté, la désobéissance font partie de son monde. Parfois, celui-ci est hostile, alors l’enfant se défend pour survivre à ce qu’il considère comme une entrave à sa liberté. Ensuite, il apprend à être plus ou moins patient.

Cette année fut suivie de plusieurs séjours durant les vacances, car à moins d’être dans l’enseignement, les parents n’ont jamais autant de congés que leurs enfants ! Je retournais donc chez cette tante qui fut, un temps une seconde mère. J’y passe encore parfois, toujours avec plaisir et tristesse. Cela me cause une étrange sensation. L’espace y a rétréci. Les maisons, les chemins, les champs, tout a réduit.

Et quand je passe devant l’école fermée depuis longtemps, j’ai la vision d’une petite fille qui trempe ses mains jusqu’aux coudes dans l’eau glacée de la fontaine du préau. Elle ne les retire que lorsqu'elle ne sent plus ses bras.

Le petit oiseau blanc - James Matthew BARRIE

Traduction par Céline-Albin Faivre

Le sujet
Le petit oiseau blanc existe en plusieurs instants et revêt plusieurs formes. C'est bien sûr le titre du roman tenu entre nos mains. Un homme, le capitaine W., fait le récit d'une histoire. Observateur des choses, des humains et de ses propres rêves. Il s'adresse au lecteur comme le ferait un metteur en scène. Mais il brouille les pistes, les identités. Le narrateur parle d'un certain David. Au début, celui-ci est un oiseau, comme le sont tous les enfants avant leur naissance. Ensuite, l'auteur "organise", en quelque sorte, le mariage d'une femme admirée et aimée, plus jeune que lui, et autour de laquelle il va tenter d'exister. La famille est voisine. David devient un bébé. Le capitaine W. s'immisce dans l'espace vacant au milieu de ces êtres dont il est le témoin depuis ses fenêtres. Il se voit accorder le privilège d'accompagner David dans des promenades qui aboutissent toutes aux portes des Jardins de Kensington, là où réside Peter Pan depuis son évasion.

A partir de ce moment, l'histoire se concentre sur les lieux et les personnages du jardin. Autour du bassin rond qui trône au centre du jardin, circulent les enfants sages ou espiègles avant de céder la place aux créatures de la nuit, après la fermeture. Les deux sociétés ne doivent jamais se rencontrer. Mais rien n'est impossible sous la plume de Barrie.

Le capitaine W. et David inventent les aventures fantastiques dans lesquelles ils jouent les premiers rôles et où se glissent parfois de nouveaux personnages, réels ou imaginaires. David grandit, il va avoir 8 ans et bientôt, il devra quitter les jardins et l'enfance et apprendre à être grand. Bientôt il aura une sœur, ou un frère. Il avoue au capitaine W., qu'il appelle "père", que sa mère nourrit l'intention d'écrire un livre qui aura pour titre "le petit oiseau blanc". Au lieu de cela, elle conçoit une fille.

Le capitaine W. décide alors d'écrire le livre à sa place, de lui offrir, souligné d'une émouvante dédicace. Ce livre, nous le tenons entre nos mains. La boucle est fermée. Chaînon fulgurant d'un amour assez fort pour rester secret. Matérialisation de l'ombre d'un désir, ou d'un désir qui sort de l'ombre. Comment savoir ? Car Barrie illustre dans ce roman sa vie à lui, ses sentiments. Tout est dit.

Le verbe
Il était la plupart du temps très heureux et gai, et la raison de cet état était que Salomon avait tenu sa promesse et lui avait enseigné un grand nombre des façons propres aux oiseaux. Etre facilement content, par exemple, et toujours être affairé à quelque chose et penser que quelque soit la chose à laquelle il était attelé, celle-ci avait une grande importance.
Mon complément
Il est des livres impossibles à commencer. Non pas qu’ils soient hermétiques ou pires inintéressants. Non, ce qui m'a retenue quelques temps est plus délicat. C’est une sorte de vénération de ce livre estimé avant la lecture. Il est là, et je n’ose l’entreprendre. Il faut attendre le moment déclencheur, comme un départ à perdre haleine. Patiemment. Parce que l’échauffement doit parfois être lent. Lenteur désirée inconsciente. Préface en tour de piste recommencé à épuisement. Encore et encore.
…il vola tout droit jusqu'à la fenêtre, qui était toujours ouverte pour lui. Mais la fenêtre était fermée et il y avait des barreaux et, à travers eux, il vit sa mère qui dormait paisiblement, les bras enlacés autour d'un autre petit garçon.
Avant ce livre je n’avais jamais prétendu m’intéresser au nom du traducteur, imaginant que n’importe quel érudit maîtrisant la langue originale de l’auteur fabriquerait de manière égale le livre considéré. On pourra bien sûr me taxer de délit d'initiée parce que je ressens un profond attachement à la traductrice, cependant, elle ignore encore au moment où je rédige ce billet, ce que j'ai pensé du livre et n'a certes pas besoin de mon avis pour savoir à quel point Barrie est un auteur d'exception. Céline-Albin Faivre connaît l’univers de l’auteur, qui se développe autour de l'auteur lui-même, auquel elle voue une très grande affection, au point d’avoir l’énergie de lui consacrer un site délicatement présenté, rédigé dans une prose qui n’appartient qu’à elle et qui est sa signature, et c'est ce qui rend la lecture encore plus sincère.
... il n'y a pas de seconde chance, pas de seconde chance pour la plupart d'entre nous. Quand nous atteignons la fenêtre, l'Heure de la Fermeture a sonné. Les barreaux en fer sont mis pour la vie.
Certains passages m’ont émus jusqu’aux larmes. Je suis sûre qu’il n’en aurait pas été de même avec une autre traduction, sans pouvoir me l’expliquer. Car il y a de l’âme qui passe au moment de choisir le mot. Un transfert imperceptible, une rencontre irrationnelle, semblable à la trajectoire suivie par deux oiseaux qui s’envolent de deux terres séparées et glissent au gré des vents avant de se rencontrer. Frôlant leurs ailes, produisant une diffraction de mille couleurs en un arc hyperbolique, arc en ciel généreux d'une osmose intemporelle. Un dernier regard avant de repartir chacun dans son univers, son époque, vibrant hommage d’un chaste attachement.

Pour en savoir plus, sur la richesse de l'univers de Barrie, sa vie et ses élans, je vous conseille la préface de ce livre, intensément riche de détails, images et références.

Liens externes

Mon meilleur ami (2006)

Réalisateur : Patrice Leconte
Genre : comedie dramatique (c'est mon avis...)
Année : 2006


Mardi cinéma pour Wictoria (ah les belles journées de congés...) et au programme, un film qui passait aux environs de midi, je ne savais pas encore lequel ce matin, ce fut lui. Au début, personne dans la salle. Puis deux, puis une et encore une me rejoignent. Nous serons cinq au total (ah les salles de banlieue/province en semaine, qui nous laissent l'impression d'avoir un écran géant, un vrai, rien que pour soi...).

Après les habituelles minutes d'attente (ah les pubs tonitruantes qui n'en finissent pas...), le film arrive, se déplie comme un mouchoir (ah les mouchoirs qu'il me faut absolument à portée de main pour éponger mes émotions ...), vibrant au gré des paroles, de la musique, des rires et des larmes. Aussi.

Le film commence par un enterrement. François (Daniel Auteuil), un marchand d'art, en vient à se demander qui, parmi ses multiples connaissances, est son véritable ami. Ses "proches", des relations de travail, lui affirment qu'il n'a pas d'ami, qu'il est incapable d'en avoir un. Car il vit dans son monde de profit et qu'il n'éprouve aucun sentiment pour autrui. Vexé, il assure avoir un ami et parie qu'il sera en mesure de leur présenter dans les prochains jours. Il finit par se rendre compte que son carnet d'adresses est vide de véritable attachement. Bruno (Dany Boon), un chauffeur de taxi, va tenter de lui apprendre comment se rendre sympathique, souriant et sincère. Mais peut-on tricher avec l'amitié ?

Se poser la question sur l'origine, le sens et la durée de l'amitié est une question universelle. Pour ma part, je sais qui sont mes amis. Qui je peux appeler à 3 heures du matin, chez qui je peux débarquer à la même heure. C'est rassurant.

Ce film n'est évidemment pas une comédie, même si l'on sourit, qu'il y a de bons mots (c'est pourquoi j'ai indiqué : comédie dramatique). Ce film est émouvant, malgré quelques petites longueurs. De plus, les acteurs sont très convaincants. Daniel Auteuil illustre parfaitement le cinquantenaire divorcé, incapable de communiquer avec sa fille de vingt ans, incapable de la voir. Utilisant sa carte de crédit et son chéquier en guise de poignée de main salvatrice. Dany Boon est excellent. On oublie le comique de scène : pas de mimique, pas d'accent ch'ti. Le regard franc et étonné, le tempérament patient. Julie Gayet est une associée subtile, et perspicace (bien que mal coiffée !). Elisabeth Bourgine (qui joue le rôle de la maîtresse de François) est superbe, délicate, magnifique.

Arthur et les Minimoys (2006)

Réalisateur : Luc Besson
Genre : fantastique
Année : 2006


Elevé par sa grand-mère, Arthur (Freddie Highmore) passe son temps dans le bureau de son grand-père, un inventeur et explorateur de génie qui a accumulé dans cette pièce de multiples souvenirs d'Afrique, des cahiers de récits incroyables.

Parti depuis 3 ans à la recherche de son trésor, le grand-père n'est malheureusement jamais réapparu et le jeune Arthur (10 ans) trouve dans les histoires que lui a laissé son grand-père un immense secours et de grands espoirs. D'autant que son grand-père a un secret. Ayant croisé le chemin d'une sage tribu africaine, celle-ci lui révéla l'existence du peuple des Minimoys. Et son grand-père les a vus lui aussi, il les a même dessinés sur son carnet de voyage, et peut-être ramenés avec lui.

Mais un jour, le propriétaire de la maison réclame son dû, et harcèle sa grand-mère (Mia Farrow) qui n'a aucune richesse. Il ne leur reste que quelques jours avant l'expulsion. En désespoir de cause, Arthur part à la recherche du trésor et espère retrouver son grand-père.

Pour cela, il lui faut passer dans le monde des Minimoys au travers d'une porte magique, au bout de laquelle il va se transformer en un personnage en 3D.

Là, il découvre un monde enchanté, féerique mais aussi malfaisant ; dans le village, Arthur rencontre la princesse Sélénia et part avec elle en direction du fief de Maltazar, appelé aussi M le maudit, où il va tenter de retrouver le trésor, son grand-père, et déjouer le plan de M, qui consiste à inonder le village.

S'il parait que ce film est avant tout fait pour des enfants (au dire de certains critiques hargneux), alors je revendique le droit d'en être restée une, car même si au départ, j'y allais un peu à reculons, m'étant soumise au choix de ma fille, je l'ai regardé avec beaucoup d'émotions. Car la naïveté n'est pas un vilain défaut à ce que je sache, en revanche la suffisance l'est largement à mes yeux.

Ici, le site officiel

Les aventures de Pinocchio (1972)

Réalisateur : Luigi Comencini
Genre : conte fantastique
Année : 1972


Culte mais surtout magique, ce film est un lien puissant avec mon enfance, à un point sans doute impossible à traduire en quelques mots. Sachez cependant que j'en conserve toujours un souvenir formidable, mêlé de crainte (les scènes des voleurs, cruels, à la poursuite de Pinocchio, ou encore la séquence des enfants changés en animaux) et l'admiration (la magie, les apparitions de la fée) et je n'ai qu'un regret : ne le posséder qu'en cassette enregistrée par mes soins et dont la bande magnétique est déjà fortement abîmée... La magie fusionne avec le réel et nous fait passer de l'enchantement à la frayeur. J'ai surtout le souvenir de la maison-bateau de la fée bleue que j'ai souvent rêvé d'habiter juste avent l'heure du sommeil.

L'histoire est inspirée du récit original de Carlo Collodi, et raconte celle d'un pauvre menuisier Geppetto (Nino Manfredi) qui récupère une bûche ensorcelée (elle parle au moment où il veut l'utiliser) et dont il ne sait que faire. Il décide alors de la sculpter en forme de marionnette afin qu'elle devienne son "enfant". Pendant la nuit, la fée bleue (Gina Lollobrigida) transforme le pantin en petit garçon à une condition : Pinocchio (Andrea Balestri) redeviendra une marionnette s’il n’est pas sage et ne va pas à l’école.

Après de multiples aventures, Pinocchio comprendra où est sa place pour vivre enfin. Auprès de celui qui l'aime, son père.