18 juillet 2016

Le tunnel Lynch (10)

Tandis que la situation oppressante de notre stationnement au début du tunnel se prolongeait malgré l'annonce enjouée que nous venions d'entendre, chacun se cherchait une contenance. Cette dame avait les yeux fermés et le visage presque détendu, cet homme que je voyais de dos semblait plongé dans une grille de casse-tête. Je n'avais pas vraiment d'appréhension mais espérais que nous ne resterions pas immobiles plus d'une heure ; le café du matin allait commencer à se faire ressentir et les toilettes à bord étaient verrouillées. Quelques minutes passèrent avant qu'un subtil mouvement circula entre les voyageurs épars dans le wagon, mouvement que je pris au départ comme le soubresaut technique du train remis en marche avant que je compris qu'il ne s'agissait que de nos corps qui s'inclinaient d'avant en arrière, de gauche à droite, comme des épis de blé ployant naturellement au gré du vent. Mon épaule effleura celle de mon voisin à moins que ce ne soit lui qui se pencha vers moi au point de me frotter. L'espace d'une seconde je me demandais si nous allions agir comme deux aimants de nature contraire ou l'inverse. Son épaule resta solidaire de la mienne comme cela m'est souvent arrivé dans les transports en commun ; vous êtes parfois obligés de partager un minuscule espace vital avec un parfait inconnu le temps qu'un voyageur libère le confinement d'un wagon surpeuplé. Je n'osais pas bouger, inexplicablement satisfaite de la tournure des événements.

A suivre

11 juillet 2016

Le tunnel Lynch (9)

Ce voyage de quelques minutes dans la cabine de pilotage m'avait plongée dans une euphorie de satisfaction proche de celle que l'on ressent lorsque l'on marque un but (pour les sportifs) ou que l'on empile cent cubes sans qu'ils s'écroulent : une joie d'enfant qui accomplit un rêve. Je m'étais vue comme dans la bête humaine, les pulsions morbides en moins, ivre d'une étrange liberté, machiniste temporaire d'un monstre entrevu dans La vie du rail. Tandis que les derniers mots d'information me parvenaient dans leur phrasé rassurant, d'autres voix s'élevaient pour acclamer la bonne nouvelle. Qui soupirant. Qui se rendormant. Qui se remettant à la musique. J'avais complètement baissé le volume de mes écouteurs pour écouter les annonces et les réactions mais je les avais gardés insérés dans mes oreilles. De son côté, mon voisin n'avait pas repris sa lecture. Mon souvenir de cet instant "déjà vu" s'estompait pour laisser place à une envie plus forte qui venait du fond des âges : l'envie de capter l'attention de mon voisin si sexy. Cette agitation mentale m'empêchait de me focaliser sur notre avarie, l'infime retard que nous avions pris, la promesse de bientôt repartir. Mon coeur battait la chamade inutilement. Mon voisin qui ne lisait plus se mit à sortir son téléphone. 

A suivre

10 juillet 2016

Les revoir (7)

Je retrouve Manue sur Paris en lui apportant des cartes postales qu'elle m'envoyait lorsqu'elle partait en vacances et que j'ai conservé dans un carton de souvenirs ; la lecture de ces modestes cartes la remplit de joie et fait surgir des larmes d'émotions dans nos yeux. Je rejoins Carole à L'Excelsior où nous reprenons méthodiquement l'ordre de ses déménagements nancéiens et les récentes activités commerçantes de sa grande famille avant d'attaquer la dégustation d'un repas à mes yeux moins succulent que le souvenir que j'ai des sandwiches que vendait sa mère à proximité du Point Central. Je visite moins souvent Isabelle qui habite dans une grande maison près de la frontière luxembourgeoise mais à chaque occasion, nous évoquons avec un immense plaisir notre "crush" pour J-M, notre prof de Mathématiques qui louchait légèrement et que nous avions surnommé Clarence, en référence au lion de la série Daktari. Tandis que je relis le dernier chapitre de mon roman où le chat de la maison fut involontairement le messager de la mort, transportant sur sa nuque les grains d'un pollen allergisant et fatal pour la victime qui aimait y fourrer sa tête, je songe à ces instants précieux qui nous réconfortent et qui savent également nous bouleverser.

A suivre

07 juillet 2016

Les revoir (6)

Ne pensez vous pas que certains actes relèvent parfois de la prédestination plutôt que du hasard ? Je ne tardais pas à répondre au message de Manue et le hasard voulut bien déterminer que, comme moi, elle habitât dans la banlieue parisienne. Nous convînmes d'un rendez vous quelques jours plus tard dans un restaurant italien du quartier latin. Quelques années nous séparent maintenant de ces retrouvailles et à chaque fois que nous nous voyons, nous redevenons un instant ces enfants dont nous avons replié le costume en pull à col roulé et pantalons "pattes d'éléphant" (sans oublier le débardeur en laine shetland qui grattait) telles que nous apparaissons toutes deux sur la photo de notre anniversaire dans le jardin de mes parents en cette année 1974. Revoir Manue, ou mes autres amies, est certainement un plaisir - donné par la satisfaction de nous retrouver, rajeunies par le récit de nos souvenirs, et les rires que notre mémoire parfois défaillante déclenchent - mais aussi une douleur - celle de pouvoir compter les années écoulées avec l'impression de n'avoir pas eu le temps de combler nos désirs, le regret de n'avoir pas pu réaliser les voyages de nos rêves, ou la tristesse fataliste à l'évocation de la maladie ou du décès de nos parents ou amis.

A suivre

04 juillet 2016

Le tunnel Lynch (8)

Nous étions arrêtés depuis 5 minutes - il faut ici comprendre que la plupart des usagers des transports en commun supportent avec beaucoup de douleur une seule petite seconde de retard : 5 minutes c'est quasiment la torture moyenâgeuse, parfois l'agonie - lorsqu'un message audio nous parvint enfin, suspendant les pensées ou paroles qui tourbillonnaient entre les passagers légèrement inquiets. Une voix presque joyeuse donnait comme information que nous n'allions pas tarder à repartir, qu'un problème d'alimentation avait coupé net notre trajet mais que peu à peu l'énergie se rétablissait. Je me souvins de ce jour où je descendis deux à deux les marches jusqu'au quai car le train arrivait. Cette précipitation n'avait pas suffit et lorsque je touchais le niveau du quai, les portes se refermaient en mesure avec la sonnerie stridente : Tut-tut-tut-tut-tut... J'étais à la hauteur du conducteur qui m'invita à entrer dans la cabine de pilotage jusqu'à la prochaine station. Inquiète mais curieuse, je ne perdis pas de temps à cogiter et me glissai à ses côtés. Il n'était pas avare d'explications, tout fier je suppose d'avoir une passagère inattendue (et sans doute interdite par le règlement). Devant nous plusieurs cadrans mécaniques affichaient vitesse et divers niveaux à surveiller, pas besoin de regarder la "route"  devant soi, sans oublier une pédale manuelle qu'il fallait manipuler fréquemment au risque que le système de sécurité ne se déclenche, entraînant l'arrêt immédiat du train.

A suivre

28 juin 2016

Les revoir (5)

Tous ces prénoms de mon enfance se balancent comme des poupées suspendues au plafond de ma mémoire. Une date, un parfum, une chanson, un livre, tirent les fils qui agitent des souvenirs tantôt stagnants tantôt vivaces. Il y a quelques années, je me suis inscrite au réseau social des Anciens Copains dans l'unique but de retrouver Manue que j'avais perdue de vue l'année de nos 20 ans lorsqu'à l'époque je partis sur un autre continent. En ce temps là, les moyens de rester en contact demandaient un effort qui s'est perdu ; il n'y avait pas la possibilité de déposer un cœur sous une photo, ou d'appuyer sur un bouton "j'aime" pour signaler sa présence, non, il fallait être ingénieux, trouver des anecdotes, envoyer des descriptions, détailler quelques projets d'avenir dans l'attente de revoir en échange une lecture semblable. Vingt ans plus tard je décidais donc de revoir Manue parce que j'avais rêvé d'elle et que l'impression qui me restait au réveil me poussait à agir. Je complétais mon profil, trouvais une photo de moi pas trop vilaine et je cherchais dans la base des copains si je la retrouvais, sans succès. Je ne tardais pas à recevoir quelques demandes de connexion et, dix jours après la création de mon compte, je reçus un message de Manue qui me contactait : elle aussi avait eu l'idée de me rechercher dans les Anciens Copains après avoir rêvé de moi.

A suivre

27 juin 2016

Le tunnel Lynch (7)

Le titre de son livre était écrit en hangul et je ressassais en moi l'envie de lui murmurer un timide annyeonghaseyo seonsaengnim. La probabilité de prononcer ces mots pourtant parfaitement maîtrisés - je me suis longuement entraînée à les prononcer - était quasiment nulle, si l'on tient compte d'une importante constante : mon incorrigible timidité. Pour soulager un peu ma tension et les battements de mon coeur, je me mis à rire au dedans de moi. Bonjour monsieur. Et puis quoi ? Engage-t-on conversation pour si peu ? Et s'il me répondait ? De quoi aurais-je l'air ? Je ne pouvais tout simplement pas engager la conversation ainsi au prétexte de faire la preuve de mes connaissances. Je me donnais une contenance en balayant des yeux le wagon inégalement peuplé et agité. Il y avait ceux qui cherchaient à se rassurer et qui évoquaient à haute voix le temps probable restant avant que le train redémarre, et ceux qui, comme moi, attendaient stoïquement les nouvelles car, de toute façon, ils étaient impuissants sur la suite des événements.

A suivre

21 juin 2016

Les revoir (4)

L'énumération de mes amies d'enfance s'achève par Manue que je connais également depuis la maternelle. Nous nous entendions tellement bien que je soupçonne les institutrices de nous avoir affectées dans des classes différentes durant le primaire. On nous appelait les sœurs jumelles et nous avions exactement 10 jours d'écart, elle toute bonde et moi brune comme dans les demoiselles de Rochefort. Chaque année le premier jour de la rentrée toutes les filles étaient groupées en attendant l'appel de son nom afin de pouvoir prendre place dans le rang de sa classe. Chaque année je priais pour que l'on soit ensemble mais ces prières n'avaient aucun effet sur le tri. Manue fut mon mentor pour beaucoup de choses car nous nous voyions aux récréations. Elle savait beaucoup de choses dont je n'avais jamais entendu parler. Sa grand-mère l'avait initiée à l'anglais et nous chantions régulièrement des petites comptines anglophones dont nous ne comprenions pas les paroles. Chaque été elle partait en vacances aux "Baléares" ; cette destination lointaine avait une connotation de fête merveilleuse, un lieu mystérieux comme dans Le grand Meaulnes, pour moi qui ne connaissais que les mois d'été à la maison.

A suivre

20 juin 2016

Le tunnel Lynch (6)

J'accrochais le regard de mon voisin et ce qui j'y vis noya toute envie de causer. La langue me faisait défaut. Nous restâmes face à face sans aucun besoin d'agir. L'attente semblait être logique, facile et peu coûteuse en effort. Je me rendais compte que les voix autour de moi s'estompaient ou devenaient inaudibles. Je tentais de regarder par la fenêtre mais il n'y avait rien à voir. Seules les silhouettes déformées découpaient sur la vitre leur agitation verbale. Tête oscillantes. Bras s'élançant. Les reflets comme des marionnettes impatientes. Je ne pouvais rien dire d'utile cependant ma petite voix intérieure répétait le titre du roman que lisait mon compagnon de voyage. J'avais ce sentiment de déjà vu et pourtant quelque chose de nouveau s'imposait à moi. Cet homme, je ne pouvais lui adresser la parole pour lui dire des banalités.
A suivre

18 juin 2016

Les revoir (3)

Je n'ai jamais revu les personnes que je viens de nommer mais elles ne sont pas les seules qui ont compté dans mon enfance.

A l'approche de la trentaine, j'ai revu Isabelle D. que je n'ai perdue de vue que pendant quelques années. Nous nous sommes connues au jardin d'enfants et sommes restées dans la même classe toute notre scolarité jusqu'en première. A cette époque, j'ai poursuivi en terminale C tandis qu'elle allait en D. Après le bac, elle a intégré directement l'école des sages-femmes où j'allais la voir dès que je pouvais. Je lui enviais son autonomie, une certaine liberté d'être interne et d'avoir une chambre comme un studio à soi, tandis que je vivais encore chez mes parents. Mon départ de France imposa la distance qui se creusa jusqu'à mon retour ; je repris contact bien que mes lettres n'avaient jamais reçu de réponse durant des années.

J'ai connu Carole L. dans la dernière année du collège et nous sommes restées très proches bien qu'elle se soit immédiatement orientée en filière littéraire (A). J'aimais beaucoup aller chez elle car sa maison était un véritable musée rempli d'antiquités, et que sa chambre avait été installée dans l'ancien salon de musique du précédant propriétaire, en rez-de-jardin. Il y avait autrefois dans cette salle deux pianos à queue, je vous laisse imaginer l'espace que nous avions lorsque je la rejoignais pour passer un après-midi à écouter les disques de Supertramp ou de Barclay James Harvest qu'elle avait emprunté à son frère. Il était plus âgé que nous de quatre ou cinq ans et lorsque je le croisais, je rougissais toujours inutilement : il ne pouvait me voir au travers de sa frange de cheveux en bataille.

A suivre