23 mai 2016

Le tunnel Lynch (2)

Les premières réactions ne se firent remarquer que quelques secondes seulement après l'arrêt du moteur. Je dis "moteur" sans savoir s'il en existe un ou plusieurs sur ce genre de machine. Les trains m'ont pourtant toujours fascinée. Sans doute à cause de mes lectures d'enfance : chez ma grand-mère, qui s'était remariée plusieurs années après son veuvage avec un homme plus jeune et cheminot, il y avait pour seules lectures "La vie du rail" et "Jours de France ". A chaque fois que je restais chez elle avec ma petite sœur, nous ne devions pas trop remuer, pas faire de bruit : tonton A. dormait. Il avait, vu son métier, des horaires "décalés" comme il est coutume d'appeler le rythme de ceux qui se couchent ou se lèvent tard - mais qui travaillent (pas les nantis qui dépensent l'argent que d'autres ont gagné).
à suivre

16 mai 2016

La digestion

de l'horreur est lente. Elle se pose sur ta langue. L'engourdit. Tu ne peux plus parler. Elle avale ta salive. Tu mâches du papier buvard. Chaque bouchée écrase les mots qui ne peuvent être dits. Tes dents malaxent sans fin des sons que tu étouffes au fond de ton gosier déchiré. La plaie mal fermée s'écarte douloureusement et tes yeux te brûlent comme s'ils étaient en enfer.

dans le train, écrit sur mon téléphone, improvisions sur l'impuissance et l'horreur.

Le tunnel Lynch (à suivre)

Mon cher Th, ma chère MP,
voici le début d'une histoire qui végète depuis des années et que je me décide enfin à tapoter ici car je viens de changer de téléphone dans lequel j'avais commencé à écrire


Juste avant se s'engager sous la colline le feu signale l'absence de danger. S'il est rouge le train s'engage puissamment dans le tunnel de M. ; je n'ai jamais vu le feu au vert. Le trajet dans le tunnel dure un peu plus de 3 minutes durant lesquelles l'observation attentive des parois sombres est interrompue par le défilé cadencé des longs néons industriels tachetés de déchets d'origine inconnue et de moisissures.

Je me souviens de ce jour où nous étions restés dans le tunnel beaucoup plus longtemps que les 3 minutes habituelles. Ce jour-là, une avarie ferroviaire avait stoppé le train peu de temps après le début du trajet souterrain.

à suivre...

03 février 2016

Dans cet étage j'ère

A ma muse

A cet étage où tu t'arrêtes, je ne suis jamais passée et pourtant j'en rêve depuis que tu as marqué l'endroit dans un cahier secret. A sept heures j’appuie sur le bouton de l'ascenseur et je m'envole ; mon esprit papillon virevolte comme une folle et se cogne à la réalité : des rides sont marquées du haut en bas comme des barres parallèles d'un monde où le temps ne s'est pas arrêté.

Il n'y a pas de temps au verbe asymétrique, ton cahier de couleurs mélangées fait un trou noir dans la constellation du Prince. Mon esprit papillon devient fou comme un chat qui passe devant le miroir, sa griffe trace une signature que tu verras peut-être si tu penches tes lunettes jusqu'au niveau de mes ailes tombées à force de dériver tes notes et tes nombres à la masse critique.

Dans cet étage où tu t'entraînes à revenir je t'attends.

    Illustration : M.Raj

14 novembre 2015

Téléphones


"Il faut prendre sur soi". Chaque jour, prendre sur soi le démon qui se réveille juste avant que l'ange ne se perche sur nos épaules. Courber la tête pour ne pas exploser. Baisser les yeux pour ne pas fusiller, du regard. Les incivilités, les conversations impolies qui emplissent le bus, le train, shut your mouth, je voudrais dire, oui, je voudrais dire ferme-la. Désolée. Parfois je suis un juge, je peine. J'accuse, mais pas à tort. Chaque jour je prends sur moi, je me moque de moi, je m'interroge. Ces incivilités sont-elles involontaires ? L'homme est-il devenu à ce point insensible au monde  qui l'entoure ? L'homme donne en spectacle sa petite vie, privée d'intimité. Dans le temps, on se mettait au secret pour parler au téléphone, on allait gérer ses contrariétés dans l'ombre feutrée. Le monde ne veut pas être sur écoute mais crie haut et fort son divorce, son compte en banque, son patron, ses gosses. Raconte tout, surtout n'importe quoi. Je mets mes écouteurs pour isoler ma conscience dans ma musique, elle adoucit les mœurs.