
A sa mort, je découvris ma tante C plus touchante qu’à aucun autre moment de son existence, même lorsqu’elle m’appelait son poison, ce qui, dans son cœur, signifiait un hybride entre un trésor et un petit démon. Je me revois dans cet hôpital qui sentait la misère et la peur et qui me faisait battre le cœur plus rapidement qu’à l’ordinaire, car je suffoque toujours dans un tel lieu où il m’arriva de séjourner assez longtemps pour ronger définitivement l’idée que nous puissions être éternel. Elle était allongée, toute blanche comme un début de fantôme dissimulé sous un drap rêche, empesé. J’avais placé ma main sur son front lisse malgré ses soixante ans. Mais je pense que sa peau avait conservé quelque chose de l’enfant qu’elle n’a jamais pu avoir. J’avais baisé une joue molle comme une guimauve, évitant autant que possible d’entendre la respiration sifflante qui fusait le long du tuyau, le claquement agaçant qui me faisait l’effet d’un couperet à trancher les rêves. J’imaginais qu’elle m’entendait, mais qui peut savoir à quoi ressemble un enfermement silencieux, est-ce comme un voyage en barque sur un fleuve tranquille à l’ombre d’une coulée verte ? Une sieste sur une couverture posée au milieu d’un champ de juillet ? Une glissade en traîneau sur un lac gelé ? Je lui soulèvai une paupière et déjà l’œil ne réagit guère, occupé à d’autres illusions. Les doigts, la bouche, tout ressemblait au corps d’une poupée abandonnée. Je ne pleurais pas. J’avais juste l’impression d’être dans un étau qui m’empêchait de respirer tout mon soûl jusqu’à ce que je sorte. Lorsque je la revis, elle était morte et ressemblait à Blanche Neige sur une souche posée au milieu de la forêt, j’étais la rivière et elle devint Ondine filant à travers mes larmes. Avant que le cercueil ne quitte le couloir, je ne pus m’empêcher de prendre un bouton de rose sur la couronne, puis je sortis en rentrant le ventre et les épaules comme si je voulais montrer le vide en moi. De retour, je vis sur l’étagère de la cuisine sa carte de bus et derrière sa photo d’identité, la mienne était agrafée. Une photo où, pour une fois, je n’étais pas trop mal, prise au retour de vacances et que je lui avais donnée l’été précédent. Je me suis longtemps demandé pourquoi elle avait fait cela. Mais cette question est bien sûr sans réponse exacte. Avec cette révélation, j'ai compris combien elle m’aimait, bien plus que je ne l’avais perçu. Et je sais aussi que je ne lui ai jamais rendu une affection à la hauteur de la sienne. C’est ainsi que nous devons vivre, avec nos absences et nos regrets, avec l’idée de ne pas avoir pris le temps de bien dire ce qu’il y avait à exprimer, des oublis inexcusables. Cette preuve d'amour m’a recouvert comme une nappe de brouillard de laquelle je ne suis pas encore sortie.