Chagrin d'école - Daniel PENNAC

Un livre édité en 2007, éditions Gallimard
305 pages

Le sujet
L'auteur fut un cancre. Il fut "sauvé" de son état de paria par des hommes et des femmes qui aimaient leur métier : l'enseignement. A son tour, devenu enseignant, il rédige ce livre afin de démontrer que, si tant de choses semblent fatales, rien n'est jamais perdu d'avance.

Le verbe
Un vieux monsieur d'une distinction désuète, qui avait donc repéré en moi le narrateur. Il s'était dit que, dysorthographique ou pas, il fallait m'attaquer par le récit si l'on voulait avoir une chance de m'ouvrir au travail scolaire. J'écrivis ce roman avec enthousiasme. J'en corrigeais scrupuleusement chaque mot à l'aide du dictionnaire (qui, de ce jour, ne me quitte plus), et je livrais mes chapitres avec la ponctualité d'un feuilletoniste professionnel. J'imagine que ce devait être un récit fort triste, très influencé que j'étais alors par Thomas Hardy, dont les romans vont de malentendu en catastrophe et de catastrophe en tragédie irréparable, ce qui ravissait mon goût du fatum : rien à faire dès le départ, c'est bien mon avis.
Je ne crois pas avoir fait de progrès substantiel en quoi que ce soit cette année-là mais, pour la première fois de ma scolarité, un professeur me donnait un statut ; j'existais scolairement aux yeux de quelqu'un, comme un individu qui avait une ligne à suivre, et qui tenait le coup dans la durée. Reconnaissance éperdue pour mon bienfaiteur, évidemment, et quoiqu'il fût assez distant, le vieux monsieur devint le confident de mes lectures secrètes.
- Alors, que lit-on, Pennacchioni, en ce moment ?
Car il y avait la lecture.
Je ne savais pas, alors, qu'elle me sauverait.
Mon complément
J'ai acheté ce livre pour ma fille, 10 ans, en CM2. Pas pour qu'elle le lise, enfin pas tout de suite je suppose, mais pour moi, pour comprendre ce qu'il y a dans sa tête. Car ma fille, elle n'est pas loin d'être ce cancre : travail scolaire fluctuant, résultats en dent de scie, mauvaise volonté, ou plutôt, volonté de ne rien faire. Pourtant, elle aime l'école, mais pas les devoirs...et pas du tout la lecture (mangas exceptés). D'accord, elle est dyslexique, mais cela n'explique pas ce manque d'envie. Et je me sens démunie, pour ne pas dire impuissante. Je ne peux tout de même pas faire ses devoirs à sa place, même si l'envie me démange ! Je suis capable de l'aider dans toutes les matières, et pourtant cela bloque. Ce matin, devoir de français, un texte sur les douze travaux d'Hercule. Nous avons fait la lecture, ensemble, elle a commencé, j'ai terminé. Elle a bien aimé mon interprétation d'Hercule poursuivant la biche aux cornes d'or et aux sabots d'airain. Il faut dire que je vivais la scène, que j'y mettais l'intonation, les roulements d'oeil, le souffle. Lecture théâtrale, j'aurais pu être actrice, tragédienne ou comique. Ou les deux. Pourtant, que c'est difficile de n'avoir pas peur de son avenir !
Je pensais trouver dans ce livre des pistes. Il y en a bien sûr, mais j'ai tout de même l'impression que ce livre est une sorte de témoignage pour les professeurs. Ce que je ne suis pas. J'aurais pu, cela m'aurait plu, mais je n'ai pas su choisir entre la filière littéraire et la scientifique. Je suis persuadée que les professeurs successives de ma fille font leur métier, ce que je regrette (et ce qui m'empêche de dormir parfois tellement je ne vois pas d'issue), c'est qu'elles voudraient que je fasse le leur : multitudes de devoirs écrits le soir pour le lendemain, élève démotivée, fille fatiguée, maman énervée. Du coup, je délègue les devoirs à la nounou, il parait que c'est mieux. Le soir, vers 20 heures, je "contrôle", et me retiens de corriger... Il parait qu'ils le font en classe le lendemain.
Daniel Pennac a eu de la chance, il a croisé de belles âmes sincères et aimant leur métier. Je voudrais être cette chance pour ma fille. Je ne sais pas trop comment m'y prendre. Je m'informe, je tente de me rassurer, pour la rassurer, elle.

J'ai donc lu ce livre avec une belle envie, beaucoup d'amusement à certains passages, Pennac est très fort pour raconter, je dois le dire. Avec un style agréable et reposant. Un véritable délassement de lecture, alternant de longues phrases et de courts chapitres.

J'ai particulièrement apprécié les raisons que le cancre invoque pour expliquer son devoir non rendu.
"Monsieur, j'ai consacré hier deux heures à ne pas faire votre devoir. Non, non, je n'ai pas fait autre chose, je me suis assis à la table de travail, j'ai sorti mon cahier de texte, j'ai lu l'énoncé et, pendant deux heures, je me suis retrouvé dans un état de sidération mathématique, une paralysie mentale dont je ne suis sorti qu'en entendant ma mère m'appeler pour passer à table. Vous le voyez, je n'ai pas fait votre devoir, mais j'y ai bel et bien consacré ces deux heures. Après le dîner il était trop tard, une nouvelle séance de catalepsie m'attendait : mon exercice d'anglais."
Petite contrariété : Daniel Pennac n'oublie pas d'être le "prof", ce que le fait passer pour un pédant, ce qui m'a légèrement agacée : il nous a sorti deux mots que je n'avais jamais lu : sabir et sybarite.

Il a utilisé deux fois de suite un adjectif peu usité : superlatif qui faisait une impression "bizarre" dans le texte, comme un rajout. Après avoir vérifié leur signification, je dormirai moins bête ce soir.

Un mot sur le dernier paragraphe : le vol des hirondelles à travers la chambre, c'est un moment qui donne le frisson, une belle image pour achever ce parcours de raison.

Le pays sans Adultes - Ondine KHAYAT

Un livre de la rentrée littéraire 2008
335 pages
Editions Anne Carrière

Le sujet
Nord de la banlieue parisienne, de nos jours. Slimane, 11 ans veut rejoindre le Pays sans Adultes. Là-bas, les pères ne sont pas des Démons, les mères ne sont pas des mauviettes timorées qui se laissent battre au sang, et surtout, surtout, les grands frères ne sont pas morts de désespoir...

Le verbe
Moi si j'étais au pouvoir, aucun mari n'aurait le droit de battre sa femme. Et aucune femme ne pourrait rouspéter bêtement auprès de son mari. D'ailleurs, si j'étais au pouvoir, le mariage, ça n'existerait plus. Les mamans et les papas ne vivraient pas ensemble, ou alors seulement après avoir passé des tests. Un genre de permis de vivre ensemble. Un permis à point, comme pour les automobiles. Si vous perdez trop de points, c'est fini, vous ne pouvez plus vivre ensemble. Il faut repasser l'examen pour avoir un nouveau permis. Dans les films, les gens ont l'air amoureux, ils vivent dans des beaux appartements et ils portent des vêtements chics, mais on nous montre uniquement les bons côtés. Dans la vraie vie, les gens font leurs courses au supermarché du coin, et ils se disputent pour tout, même pour choisir un paquet de pâtes. Dans la vraie vie, les gens vivent dans des appartements trop petits, et parfois même, ils sont renvoyés de leur travail. Alors, ils restent dans leur salon, assis devant la télé, "emberlifagotés" dans leur tristesse. Ils se mettent à crier les uns sur les autres, et leurs enfants grandissent avec de des ronces dans le coeur. Les mauvaises herbes, si vous ne les arrachez pas tout de suite, elles finissent par tout recouvrir : les terres vierges et les fleurs sauvages. Moi, ce que je crois, c'est qu'aucun enfant ne peut survivre à la sécheresse. (p.14)
Mon complément :
J'ai reçu ce livre grâce au site Chez les filles et les éditions Anne Carrière (que je remercie du fond du coeur, mais cela reste entre nous puisqu'aucun éditeur ne viendra vraisemblablement jamais sur cette page - rires !), revenons à nos moutons.

Voilà un livre qui m'a tout de suite fait pensé à l'élégance du hérisson de Muriel Barbery (mon avis ici, clic), il n'y a pourtant aucun point commun. Non. C'est juste que tandis que l'un est reconnu, archi lu, l'autre est encore inconnu, et il ne le mérite pas. On peut se passer d'avoir lu le hérisson qui est bien écrit, mais pas transcendant, alors que le Pays sans Adultes, il est essentiel d'y jeter un oeil, pour voir, pour toucher, effleurer un instant un monde proche de nous, même écrit avec des mots d'enfants, des mots percutants et justes, eux aussi.

Nous avons quand même plus de "chances" (si je puis dire), de rencontrer un Slimane qu'une concierge philosophe.

La concierge, elle n'a pas besoin de notre aide pour vivre.
Slimane si.

Fin de la parenthèse.

Le père, le Démon, est au chômage. Il boit, il devient mauvais et bat sa femme, ses fils qui tentent de s'interposer : Maxence, 13 ans et Slimane, 11.
Je voudrais que le chagrin soit effervescent, comme ça je verserais de l'eau dessus, et je le regarderais se dissoudre lentement. (p.176)
Un jour, Maxence n'en peut plus.
La tristesse dépose du sable dans mon sang, et elle l'empêche de couler. (p.182)
Il s'envole vers le Pays sans Adultes, un pays où les enfants ne souffrent plus du manque d'amour et d'espoirs : il se pend dans sa chambre.

Je sais qu'il y a un monde, ailleurs, très loin d'ici, où les enfants ne pleurent jamais, où le soleil est un éclat de rire. Un monde qui ne ressemble à rien de ce qu'on connaît. Un monde avec des étoiles à tous les coins de rue, pour remplacer les lampadaires. (p.204)
Slimane le découvre et décide de mourir à son tour. Tentative. Il se retrouve à l'hôpital. Vieillesse, anorexie, boulimie, autodestruction, leucémie. Cohabitation des maux dans l'univers blanc de l'anti chambre de la mort.

Je ne ferai pas d'analyse, il est tard, et surtout, ce n'est pas l'essentiel. C'est un livre qui touche par une certaine légèreté pour dire des choses graves. Un style qui virevolte sur les mots pour esquisser le drame latent, l'enfermement des uns et des autres dans une situation impossible. La mère incapable de quitter son mari violent alors que c'est elle qui gagne la vie du ménage. Incapable de protéger ses fils, sans doute inapte à imaginer leur ressentiment.

A l'hôpital, Slimane fait la connaissance de Valentine, une jeune fille mince comme du papier sans musique.

C'est la première fois que je sens que j'ai un coeur, depuis que Maxence est parti au Pays sans Adultes. Je suis même étonné, parce que j'étais sûr et certain que mon coeur était mort. Peut-être qu'avant de mourir, il a mis au monde un bébé coeur, et que c'est lui qui tape contre ma poitrine. Il doit sûrement avoir faim. En tout cas, Valentine, c'est une nourriture qui a l'air de lui plaire. (p.222)
Valentine est en quelque sorte son alter ego. Sans remplacer son frère, Valentine est sa roue de secours pour un coeur crevé.

Moi je n'aurai jamais d'enfants, je serai enceinte de mes rêves. (p.303)
Ce roman est comme la fermeture éclair d'un cadavre que l'on voudrait ne pas voir, mais qui est là malgré tout.

Les enfants malheureux, on leur dira que les sourires, c'est la seule chose qui donne encore envie au soleil de se lever chaque matin, et que sans eux le monde serait entièrement plongé dans le noir. (p.334)
Un cadavre que l'on peut espérer en décomposition, mais il y a encore beaucoup à faire.

Le tableau de l'apothicaire - Adrian MATHEWS

Un livre édité en 2005 sous le titre "The Apothecary's house" chez Macmillian
Traduit de l'anglais par Michèle Garène
Publié en 2006 chez Denoël
550 pages

Le sujet
Amsterdam de nos jours. Ruth Braams, historienne d'art, travaille au Rijksmuseum sur l'enregistrement des oeuvres d'art réquisitionnées par les nazis et de leurs requérants afin de permettre à une commission de restituer l'oeuvre au propriétaire légitime. Lydia, une dame âgée et souffrante, entre dans la bibliothèque où travaille Ruth et réclame son tableau : "Femme allongée au mimosa", peint par son ancêtre Johannes Van der Heyden. Après vérification, Ruth découvre que son tableau est fort convoité. Mais surtout qu'il a attiré l'attention des hauts dignitaires nazis dans le passé, dont Hitler en personne. Que cache ce modeste tableau, de bonne facture certes, mais dont personne n'a jamais entendu parler ? Le support du tableau est une plaque de cuivre et d'étranges inscriptions sont apposées à son dos. Une énigme qui marie l'alchimie des éléments, mais aussi celle des sentiments.

Le verbe
Les poutres en pente, la petite fenêtre, l'âtre et le manteau de la cheminée - tout était exactement comme deux siècles et demi auparavant quand la beauté brune s'était endormie sur la méridienne, dans le parfum du mimosa, et que l'homme se tenait, triste, debout à la fenêtre, perdu dans la contemplation du canal. (p.322)

Je suis confrontée à un fantôme ou à un démon - mon ombre la plus noire. Je l'incube. Il faut que je le fasse éclore. Que je casse cet oeuf du diable. (p.497)
Mon complément
Comme l'indique le titre original, l'objet principal de ce roman n'est pas le tableau de l'apothicaire mais sa maison. La maison est au centre de l'énigme. Mais nous ne l'apprenons que vers la fin. Avant d'en arriver là, l'auteur parvient à tricoter une incroyable énigme sur fond d'invention, de peinture, de chimie, et, the last but not the least, de passion. Plus de 500 pages qui ouvrent et poussent des portes incroyablement bien huilées. Comme la peinture dont il est question.
Un style plus qu'honnête avec de bons mots, des formules qui font mouche, et pas du tout de "redites", choses que je déteste.
L'argent. C'est le plus petit violon au monde. Tout le monde ou presque fait la queue pour en jouer.
Nous découvrons aussi Amsterdam, ses vélos, ses canaux et ses péniches, comme celle où habite Ruth, la rebelle. Sans oublier la "fumette" !!!! citée à de nombreuses reprises, j'ai trouvé cela moyen, je dois être une sorte de vieille bique, c'est sûr, à cheval sur certains principes et notamment celui de ne pas inciter à la drogue... Bref.
photo par MorBCN
Mention spéciale à l'auteur pour la qualité des lettres écrites par Johannes Van der Heyden à son ami, dans lesquelles nous assistons à la transformation d'un pauvre apothicaire en un véritable ingénieur de l'image. Un dernier mot encore : Johannes Van der Heyden a réellement existé (1637-1712). Peintre baroque hollandais il fut également un inventeur.
Johannes Van der Heyden
Parmi ses oeuvres : en voici une dans le ton de ce roman, ambiance studieuse :

et une autre, représentant les canaux :

Je découvre un peintre en lisant un roman de fiction. Les livres nous réservent de réels enchantements.

Il est question d'Alt Aussee dans ce livre, la mine de sel où les nazis entreprosaient les oeuvres volées.

Ce mot me disait quelque chose, je viens de vérifier. Je l'ai lu dans le roman Le Portrait de Pierre Assouline qui romance les mémoires post mortem de Betty de Rothschild.

L'homme pressé - Paul MORAND

Un livre écrit en 1941.
Mon édition : L'imaginaire Gallimard, 2005
332 pages

Le sujet
Pierre Niox, 35 ans, est antiquaire, spécialiste de l'art mérovingien. Il n’arrête pas une minute, a toujours une longueur d’avance, en un mot, il trouve que la vie est bien lente pour lui. Il est si pressé en toutes choses, qu'il en est insupportable. Placide, son ami de toujours finit par le laisser tomber, ainsi que Chantepie, son valet de chambre. Un jour, il rencontre Hedwige, une jeune femme originaire de la Martinique, la fille de M. de Boirosé à qui il a racheté une magnifique chartreuse du XIème siècle, juste avant que celui-ci ne rende l'âme.
Pierre finit par épouser Hedwige, promettant de devenir raisonnable. Mais son impatience revient au galop : il oblige sa femme à faire une radio rien que pour apercevoir les contours de son enfant à naître. Ensuite, il exige qu'elle accouche 2 mois en avance. C'est en trop. Hedwige repart auprès de sa mère et de ses soeurs vivre le reste de sa grossesse. Et Pierre oublie l'absence de sa femme chérie dans le voyage. Un jour, il a une crise cardiaque. Le premier coup de semonce de la vie. Le premier coup de gong qui sonne l'heure de sa mort toute proche.

Le verbe
Pierre attend toujours et le temps s'écoule. On parle du temps qui s'écoule, comme s'il descendait d'une source et comme si cette source était située quelque part en amont. Quand Pierre lève la tête, on dirait qu'il cherche la fontaine qui marque le commencement de ce grand fleuve.
" Ce doit être une source d'eau salée, soupire-t-il, gonflée de toutes les larmes de ceux qui ont attendu." (p.222)

Mon complément
Quelle classe ! Quelle style ! Après les contes à dormir debout de Nathalie Rheims, me voilà plongée dans le bain que je préfère : les bons mots, là où il faut. C'est à dire, tout partout. Je découvre Paul Morand, cela ne m'étonne pas qu'il ait été élu à l'académie française. Paul Morand est dans l'administration au moment de la défaite de 1940 et se retrouve à la retraite d'office par le gouvernement de Vichy. Il publie, entre autres ce livre en 1941. Aucun indice de sa propre vie dans ce roman, mais il est toutefois question de Regencrantz, un médecin juif polonais qui peine à trouver un pays d'asile.

Maintenant, le livre. L'homme pressé, c'est moi. Autant dire que j'ai un faible pour lui et que je lui trouve bien des excuses. Il est même assez souvent comique.
On apporta le café, avec des morceaux de sucre hygiéniquement enveloppés. Pierre les jeta dans la tasse, sans les dépiauter.
- Vous êtes vraiment impossible, mon amour ! On dirait que les choses ne vous appartiennent pas, que vous les volez.
- Puisque la cellophane finira par flotter d'elle-même ! (p.198)
Un véritable coup de coeur pour cet homme pressé qui a une âme. Quoiqu'en pense son entourage, il a conscience de son état, mais ne peut s'empêcher, c'est une sorte de malade, incapable de se prendre en charge (cf à la fin de la page 94, et aussi en page 99 au restaurant avec les deux soeurs). Personne ne l'aide réellement au fond. Même sa femme l'abandonne. Du coup, il s'en éloigne, au point de n'oser entrer dans la chambre où sa fille vient de naître (séquence émotion pour Wictoria la larme à l'oeil...).

Pierre se rend compte à quel point il gâche son temps mais il sait encore s’émouvoir de la prononciation d’une lettre dans la bouche de celle qui lui fait battre le cœur. Pierre voit dans la même journée partir son ami et associé. Il s’interroge (p.117) ce qui prouve qu’il n’est pas si dupe de son état. Un livre, découvert, je ne sais comment et acheté en 2006. Des fois, le hasard fait bien les choses.

A noter : il existe une adaptation au cinéma, un film d'Edouard Molinaro, avec Delon.

Un autre tour de train

Ce soir, une fois n'est pas coutume, je rentre à la maison avant 19 heures. La clef à peine sortie de la serrure, j'annonce "c'est moi" (bien sûr, qui d'autre ?). Je suis heureuse. D'être au chaud, enfin, de poser mon sac, un gros sac, du genre sac de voyage car je n'aime pas trimballer plusieurs sacs, j'ai trop peur d'en oublier un dans les transports en commun, tête absente que je suis parfois. Le trousseau de clefs à peine posé, je me déchausse dans l'entrée, j'ôte mon armure, étole, parka des bords de mer, appréciable dans les attentes au gré des vents-courants d'air. D'un coup d'oeil, je vérifie que la table est mise, sinon cela me fiche le bourdon.

Puis ma fille, l'ingrate :
- Oh non ! Déjà ?

Ouais, je comprends que "Naruto" n'est pas fini, et que mademoiselle va nous faire sa crise.

Zen. Je rétorque :
- Quoi ? Tu veux que je reparte faire un tour ?
- Oui, vas refaire un autre tour de train.

Charmant. Mais cela me fait rire. Je sais, je ne suis pas une mère normale. Je sais. Je suis fatiguée. Je ne veux pas me prendre la tête. Je sais de plus qu'elle ne le pense pas. N'empêche. Soupir.

Et puis la question rituelle.

- As-tu apporté du pain ?
- Oui, j'ai promis ce matin.

Aparté. Je tiens à écrire que j'ai acheté ce soir le pain à Paris, dans une vraie boulangerie, du pain qui sent bon le levain, pas du pain blanc, anémié du marchand de pain voisin, pratique certes, mais pas donné. 85 cents la simple baguette (quand il en reste !) ou bien 1 euro 10 pour celle pompeusement appelée "tradition", qui n'a de traditionnel que le nom.

Je sors la baguette de mon sac (de voyage et de courses donc) et je la pose sur la table.

Alors comme cela, tu veux que je refasse un autre tour de train ? Mortifiée je suis au fond de moi. Un tour de train, c'est presque 2 heures. Aller. Avec le retour, on double. Surtout le soir, les trains se font plus rares. Un tour de train. Si je repars, je serai de retour avant minuit.

Un tour de train comme on monte dans un manège, peut-être. Un manège (parfois) désenchanté.

Le chemin des sortilèges - Nathalie RHEIMS

Un livre de la rentrée littéraire 2008.
180 pages

Le sujet
A l'invitation de Roland, un ancien ami perdu de vue depuis 10 ans, une femme se rend dans une ancienne maison. Des choses familières semblent l'entourer, pourtant elle n'est pas très à l'aise. Heureuse de retrouver celui qui fut son mentor, son psychanaliste, la femme ressent également des angoisses inexplicables. Seule la voix rassurante de son ami la pousse à ne pas renoncer à une sorte de quête intérieure. Pendant 6 jours, elle redécouvre les contes de son enfance, dans une semi-réalité, parfois dans une sorte de rêverie. Chaque jour la pousse sur un échiquier dont elle ignore les règles de déplacements. Pourtant, elle persiste et reste dans cette étrange maison, elle résiste à son angoisse de perdre Roland alors que tout le monde dans son entourage est mort : son frère, sa mère, sa nounou bien aimée. Pourquoi Roland semble-t'il de moins en moins présent au terme des 6 jours ?

Le verbe
On entendit un miaulement dans la pièce. Un chat l'avait suivi. C'était son unique compagnon ; il l'avait appelé Cheshire, en hommage à Lewis Carroll. (p.21)

Chaque histoire déposée dans ma chambre était une étape de ce voyage intérieur, chaque livre un caillou blanc semé dans la forêt de l'oubli. Il ne fallait pas chercher à remonter le temps, c'était inutile, mais il fallait avancer, jour après jour, conte après conte. (p.107)

Mon complément :
J'ai reçu ce livre grâce au site Chez les filles et les éditions Leo Scheer. Avant de le commencer, je suis allée fureter ici et là. J'ai trouvé beaucoup de billets mais peu, vraiment peu d'avis. Je veux parler d'avis intime.

Voici le mien. L'histoire est originale, certains lecteurs n'ont pas manqué de souligner de fortes affinités avec l'essai de Bruno Bettelheim "Psychanalyse des contes de fées" (The Uses of Enchantment), un livre datant de 1976, que j'ai lu il y a 30 ans. Bon, je l'avoue, à part une maigre relation aux contes d'enfants, ce roman n'a rien à voir. Peut-être l'histoire fleurte-t-elle avec la psychanalyse dans la mesure où Roland est du métier mais la ressemblance s'arrête là. Le récit frôle à peine une éventuelle explication psychanalyste, vraiment.

Il est question de 6 contes : la Belle au bois dormant, Blanche Neige et les 7 nains, le petit Chaperon rouge, la petite marchande d'allumettes, le petit poucet, la petite Sirène (dans le désordre), mais la narratrice ne les évoque que pour son propre cas, sa propre histoire. Une mère aimant ce fameux Roland, impossible à aimer au "grand jour", une petite fille idolâtrant une sorte de père spirituel. La narratrice plonge dans un labyrinthe d'émotions refoulées, qui mettent des années avant d'être révélées.

Le roman est une sorte de spirale, on part du bord pour progresser vers le centre, le coeur. Nous finissons par apprendre que la femme refuse une certaine réalité, celle de la mort, la disparition. Mais au-delà de la mort, Roland, son exceptionnel ami revient la tirer de sa mélancolie, on ne sait comment. Par le rêve ? Le mystère de l'écriture ? Un vortex de la conscience ? C'est là le chemin que l'on voudra bien reconnaître.

Maintenant, mon avis sur le style : c'est mon premier livre de Nathalie Rheims que je connais au moins par son look, et notamment ses cheveux. Hier soir, avant de lire le livre, j'ai visionné sur le net tout ce que j'ai pu trouver : elle a une forte personnalité, c'est le moins que l'on puisse dire. Je m'attendais donc à un style d'écriture en raccord avec sa présence, et j'ai été déçue. Point de symbiose, point d'emportement, point de jubilation. Je n'en dirai pas plus, sauf que je chercherai à lire au moins un autre de ses livres, pour tenter de me faire une autre opinion.

Car ce chemin des sortilèges ne m'a guère ensorcelée.