Dans ma maison vous viendrez d'ailleurs ce n'est pas ma maison, je ne sais pas à qui elle est, je suis entrée comme ça un jour il n'y avait personne (J.Prévert)

29 novembre 2010

Une vie qui n'était pas la sienne - Juan José MILLÁS

Juan José Millás

Le livre :

Titre original : Laura y Julio
Date de parution : 2006

Traduction française par : André Gabastou
Editions Galaade
parution en français : 2010
210 pages

Le sujet :
Madrid. De nos jours. Julio et Laura forment un couple inachevé qui a trouvé un certain équilibre en compagnie de leur voisin Manuel, un écrivain qui leur paraît à tous deux une sorte de modèle : pour elle, l'amant secret, pour lui, le frère ennemi...
Un jour, le couple apprend que Manuel a eu un accident, il est dans le coma, et leur équilibre va se rompre, comme une digue ébréchée finit par céder.

Le verbe :
Une infirmière un peu éméchée les accompagna jusqu'à la chambre de Manuel en disant que le malade dormait comme un bébé. Laura et Julio échangèrent un regard vide et baissèrent aussitôt les yeux vers le malade, essayant de comprendre par quel mystère leur ami était à la fois présent et absent. Ils l'observaient comme si son corps était une crevasse qui leur montrait le vide qu'il avait laissé dans leur vie.
(p 67)

Mon complément :
La rencontre avec l'univers mystérieux de Millás est une révélation ! j'ai été conquise par le style de l'auteur que je compare à Paul Auster chez les hommes et à Yoko Ogawa chez les filles. Comme eux, Millás joue avec les formes, les objets, les ombres, les reflets et les personnalités. A chaque mot, on espère une révélation, un voile qui se tire sur le miroir et qui va tout remettre dans l'ordre des choses. Mais il n'y a pas d'ordre, seulement des pulsions, des pulsations.
Les personnes comme Manuel et son père, pensa Julio, s'habillent de l'intérieur vers l'extérieur, si bien que chaque jour, quand elles se lèvent, elles enfilent des idées, puis par-dessus les viscères, sur les viscères les muscles, et ainsi de suite jusqu'aux tissus des vêtements. Lui, en revanche, s'habillait de l'extérieur vers l'intérieur. Il mettait d'abord sa combinaison de motard et, dessous, les vêtements informels prévisibles chez un décorateur, puis il y avait l'épiderme, le derme, les côtes..., dans l'espoir que tout ce décor extérieur cède la place à un caractère original, une pensée différente, une façon insolite d'affronter le monde.  Y parvenait-il ?
(p 25)
Julio et Laura, qui espèrent un enfant, se lient d'amitié avec le voisin qui occupe un appartement contigu au leur en parfaite symétrie. Mais alors qu'eux sont deux, Manuel est seul. Quand Manuel se retrouve dans le coma, Laura ne laisse aucune chance à Julio et lui demande de partir ; dépourvu, Julio s'installe dans l'appartement voisin et devient le spectateur invisible de son ancienne vie. Dans son nouvel univers, il s'efforce de devenir aussi discret qu'un fantôme, il épie les bruits de sa femme en tentant lui-même de n'en produire aucun, il se dépouille de ses anciens vêtements, de son odeur, pour se glisser dans ceux de Manuel, le double impuissant sur son lit d'hopital, Manuel qui lui a volé sa femme.

MAGRITTE - La reproduction interdite

Julio fait de nouvelles rencontres qui semblent s'emboîter les unes dans les autres mais qui sont aussi comme des éternels recommencements : l'énigmatique Julia et son étrange petite fille qu'il doit garder de temps en temps. Ferait-il un bon père ? Saurait-il s'occuper d'un petit enfant ?

De nombreux thèmes sont abordés. L'amour, l'envie, le désir, la filiation, la responsabilité, les apparences, la manière d'appréhender les évènements en fonction d'un point de vue qui évolue selon son état d'esprit.
Un jour, il eut avec Manuel une conversation sur l'âme et le corps. Manuel prétendait qu'il s'agissait d'une distinction fantastique, irréelle. Julio lui demanda alors pourquoi il les percevait comme des instances différentes et son voisin lui répondit que l'histoire de l'humanité pouvait se résumer en un combat contre la perception, créatrice inépuisable de mirages.
- Les sens, ajouta-t-il, disent que le soleil se couche, alors qu'il ne se couche ni ne disparaît. A en croire les sens, les objets, en s'éloignant, deviennent plus petits, pourtant ils ont incontestablement la même taille ici ou à cent mètres plus loin. Les sens nous font croire que les corps sont massifs alors que quatre-vingt pour cents d'un atome sont faits de vide, rien d'autre.
(p 174)
La drogue est évoquée, en filigrane, Julio s'en méfie même s'il consomme un peu.
-Ta fille, quand elle s'est rendue compte que j'avais fumé, m'a dit que j'étais comme toi, bizarre.
- Ma fille a tendance à dramatiser.
- Mais elle m'a rappelé une expérience pesonnelle. Mes parents fumaient beaucoup et moi, quand je les voyais fumer un joint, je savais qu'ils allaient devenir tout de suite bizarres. Ce qui ne me plaisait pas toujours.
(p 196)
Julio se trouve en se cherchant ailleurs, d'abord perdu et éperdu, il se reprend en main en décidant d'influencer sa vie comme il manipule les élements des décors qu'il construit, soudain capable de s'observer. Il devient insensible aux choses qui auparavant lui importaient, comme s'il muait et que son ancienne peau lui était devenue étrangère.
Il passa devant la moto dont il ne restait que la fourche et le réservoir qui ressemblait un peu à un abdomen.
(p 178)
Il y a Hopper qui se supperpose au travers de ce roman dans mon esprit, des êtres esseulés, comme incapables de se voir, de se comprendre réellement, qui cohabitent, qui se glissent les uns à côté des autres et qui semblent n'être en mesure que de se toucher grâce à leurs ombres, leur reflet.


Je remercie de tout coeur Romaric des éditions Galaade qui m'a envoyé ce livre, sans lui, je n'aurai certainement jamais connu cet auteur qui mérite de l'être.

Lien en rapport avec ce billet :
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22 novembre 2010

Tuer le temps - NIMZOWITSCH

Le livre
  • livre sous format électronique (pdf)
  • Date de parution : 2010
  • Editions de l’Abat-Jour
  • 499 pages
Le sujet
De nos jours. Marie, professeur, mère de famille en guerre contre les autres et avant tout contre elle-même ; pour cette guerre, toutes les armes sont bonnes pour trucider à tout va, et comme le temps passe vite, que la mémoire est faible, comme la chair, elle tient un journal de ses crimes et châtiments. Hideo Nashima, un assistant au suicide, une manière comme une autre de rendre service, trouve sa trace. Leurs destins se croisent.


Le verbe
Si vous voulez tuer dans un lieu public en journée, tranchez toujours la gorge pour empêcher votre victime de crier : il y aura beaucoup de sang, ce qui vous obligera à agir par derrière, mais la mort est assurée. (p 102)
Mon complément
Invitée par les Editions de l’Abat-Jour (que je remercie) à lire ce livre annoncé comme un "policier", j'avoue avoir été globalement déçue par l'histoire et avoir eu du mal à avancer dans ma lecture (le format électronique ne me convient  décidemment pas pour lire un roman et je n'ai pas pu imprimer 499 pages).

Ce que je lui reproche : trop de meurtres ignobles ! des répétitions de scènes macabres. Marie est une femme horrible dont on se demande si elle existe vraiment tellement elle semble inhumaine.
Marie ne comprenait pas. Elle aurait préféré être ailleurs, ne le pouvait pas, elle se serait exclue d’elle-même et mise en danger. Les filles étaient assises à côté, pour faire bonne figure. Elles avaient droit à la messe mais pas au catéchisme : Marie ne tenait pas à faire du zèle, et ne faisait absolument pas confiance au curé. Ces soupçons n’étaient peut-être pas fondés, il ne tripotait pas nécessairement les gosses. Elle se foutait qu’il le fasse ou non. Si c’était le cas il devait y aller sans capote, rien à redire, la loi de Dieu était respectée. Plus elle regardait ce sale ratichon, plus elle était sûre qu’il avait déjà dû y penser. Y penser souvent. Y penser encore. Comme elle avec les meurtres. Lui ne passerait pas à l’acte. Ou maladroitement. (p 17)
Au bout d'un moment, on a envie de trouver des "circonstances atténuantes" à Marie, même si elle est la seule à s'accuser (elle rêve quand même de tuer ses filles !)
Vous ignorez tout du chaos qui est en moi. (p 30)
Marie écrit une sorte de journal de bord dans lequel elle relate ses modes opératoires de meurtres.
Il n’y avait rien chez elle, rien hormis les cahiers dont elle refusait de se séparer, cachés là où ils n’auraient aucune chance de mettre la main dessus. (p 44)
Ce que je peux souligner, et admirer : l'auteur, dont on ne sait si c'est un homme ou une femme (et je serai personnellement bien incapable de formuler un avis) a du style, on reste subjugué par tant d'imagination ! des propos qui fleurtent avec la poésie ou même la philosophie. Beaucoup de passages caustiques et qui, après tout, font sourire.
Le monde est un roman, c’est l’avis de tous les romanciers. J’imagine que les charpentiers le perçoivent comme un bout de bois et les putes comme une MST. Ce sont sûrement elles qui sont les plus proches de la vérité. Chacun conçoit la réalité selon ses propres critères ; pour moi, le monde est une scène de crime à nettoyer, un charnier à la propreté clinique, incapable de transmettre à quiconque la moindre information sur l’identité des génocidaires. (p 112)
Un regret cependant : avec une si belle plume, un si large vocabulaire, j'aurai préféré que l'auteur soit plus concis : beaucoup de passages qui se ressemblent, de pensées tourmentées, la vie est une ordure etc...

Une lecture à réserver aux amateurs de gore, morbide, de second degré (on a souvent l'impression que l'auteur passe des messages personnels, règle quelques comptes à coup de mots, à défaut de couteaux), de mauvais sentiments, d'humour plus que noir (est-ce que cela existe ? avec ce livre on en a la preuve), ou encore de sang pour sans (mobile).

Lien externe
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01 novembre 2010

Comme les cinq doigts de la main (2010)


Réalisateur : Alexandre Arcady 
Genre : thriller
Année : 2010

L'histoire :
Paris de nos jours. Quatre frères d'une famille juive se croisent au gré des évènements et retrouvent leur mère Suzie Hayoune (Françoise Fabian), belle veuve courtisée. Il y a Dan, l'aîné (Patrick Bruel), restaurateur ayant bien réussi, Jo (Pascal Elbé) le pharmacien, Julien (Eric Caravaca) le professeur, et enfin Michael (Mathieu Delarive) le pletit dernier, joueur de poker invétéré.

La famille n'a pas de nouvelles du 5ème frère, David (Vincent Elbaz) depuis plusieurs années quand celui-ci ressurgit dans leur vie, blessé et poursuivi par des gitans auxquels il a dérobé plusieurs millions.
Les frères vont tenter de se dépatouiller par eux-même pour échapper aux gangsters.

les 4 fils et leur mère, manque David (en cavale)

Mon avis :
Un film qui se laisse regarder, quoique beaucoup de scènes longuettes et sans intérêt (notamment les histoires de "couples" des frères). A l'histoire d'aujourd'hui se greffe une histoire plus ancienne, qui remonte à la mort du père qui était dans les affaires immobillières du côté de Marseille, des affaires pas forcément "propres", aurait-il été assassiné ?


Je classe ce film dans la catégorie "thriller" car il y a un peu de suspens, mais on rit pas mal, et les acteurs jouent bien leur rôle. J'ai bien aimé la bande son, les musiques juives, surtout la dernière, très émouvante. Beaucoup de bling bling : la maison de Dan est incroyable ! je ne voudrais pas y habiter, je ne m'y sentirais pas du tout à l'aise, mais bon, d'un autre côté, cela ne risque pas de m'arriver.

A noter : 2 scènes assez éprouvantes de torture, qui ne durent pas mais c'est toujours pénible.
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