Dans ma maison vous viendrez d'ailleurs ce n'est pas ma maison, je ne sais pas à qui elle est, je suis entrée comme ça un jour il n'y avait personne (J.Prévert)

17 avril 2010

Raison et sentiments - Jane AUSTEN




Le livre

Titre original : Sense and sensibility
Date de parution : 1811
Traduction française par : Jean Privat
Editions Christian Bourgois (10-18)
370 pages

Le sujet
Angleterre, début du 19ème. Mme Dashwood a du souci à se faire : Elinor et Marianne, ses deux filles ainées tombent tour à tour amoureuses d'hommes qui n'assument pas leur inclination pour les demoiselles : Marianne, la sentimentale, s'éprend de John Willoughby et Elinor, la raisonnable tombe amoureuse d'Edward Ferrars. Chacune va devoir affronter l'inconstance de ses messieurs.

Le verbe
Elinor ne répondit rien. Elle méditait silencieusement sur le mal irréparable qui découlait d'une indépendance prématurée. La paresse, la dissipation, le luxe qui en avaient été la conséquence avaient anéanti l'esprit et le caractère, détruit le bonheur d'un homme doué de tous les avantages du corps et de l'esprit. Avec des dispositions naturelles à la franchise et à l'honnêteté et un coeur sensible et aimant, le monde l'avait rendu d'abord extravagant et vain ; et, peu à peu, insensible et égoïste. La vanité, en lui faisant rechercher un triomphe coupable aux dépens d'une autre, l'avait mis sur la route d'un amour sincère que son emportement vers les plaisirs l'avait forcé à sacrifier. Chaque concession en l'inclinant vers le mal l'avait également conduit au châtiment. L'amour qu'il avait volontairement repoussé contre son honneur, son propre sentiment et son véritable intérêt, le possédait tout entier, maintenant qu'il lui était interdit. (p.327)
Mon complément
J'ai volontairement rédigé un résumé court comme accroche, mais j'ai aussi préparé un rapport plus détaillé de cette histoire que voici :

(spoiler !)
A la mort d'Henry Dashwood, sa veuve, Madame Dashwood et ses 3 filles (Elinor, Marianne et Margaret) doivent laisser leur belle propriété de Norland (Sussex) à John Dashwood, le beau-fils et demi-frère de ses dames. Celui-ci est fortement poussé par sa femme, la peu aimable Fanny, à se débarrasser de l'encombrante famille, et les dames Dashwood s'installent à Barton (Devonshire). Elinor laisse alors derrière elle le beau Edward Ferrars (24 ans), le frère de Fanny, son amoureux secret.

Le mobilier fut expédié entièrement par eau. Il consistait principalement en linge de maison, argenterie, vaisselle et livres, et un beau piano-forte appartenant à Marianne. Mrs John Dashwood vit partir les paquets avec un soupir, elle ne pouvait s'empêcher de trouver dur que, avec une fortune aussi insignifiante à côté de la leur, Mrs Dashwood pût posséder d'aussi belles choses. (p.29)
A Barton, les quatre femmes, font connaissance de leur riche cousin éloigné Sir John qui les a invité à occuper Barton cottage qui jouxte sa propriété de Barton Park d'un demi-mile (800 mètres environ). Elles font également la connaissance de John Willoughby (25 ans), un beau jeune homme qui ne tarde pas à tomber follement amoureux de Marianne, et réciproquement. Le Colonel Brandon (35 ans), un vieil ami de Sir John, tombe lui aussi sous le charme de Marianne, hélas pour lui ! il a 18 ans de plus que la jeune fille et bien entendu, elle ne le "voit" pas comme un futur mari potentiel... d'autant que Willoughby est vraiment très prévenant et charmant. Pourtant Willoughby finit par partir, et Marianne désespère de le revoir.

Willoughby parti, place à Edward. Mais il semble bien sombre... Elinor ne reconnaît pas son cher amoureux qui reste distant, comme préoccupé. Impossible de savoir ce qui le retient de lui déclarer son amour.... Et Elinor est trop raisonnable pour tenter d'en savoir plus.

De nouvelles venues arrivent chez Sir John qui adore recevoir et faire la fête : ce sont les soeurs Steele : Miss Steele (Anne, 30 ans) et Lucy la cadette (25). Les deux jeunes femmes manquent cruellement d'éducation mais elles font une compagnie pour distraire un peu à la campagne. Le côtoiement des jeunes Dashwood et Steele va permettre un terrible aveu : Lucy explique à Elinor qu'elle s'est fiancée à Edward voici 4 ans. Elinor reste sous le choc de cette révélation qui doit rester secrète, et ne dit mot à personne, ni à sa soeur, ni à sa mère, de l'anéantissement de ses voeux les plus chers. Terminée l'éventualité d'une union avec son cher Edward.

Maintenant, Elinor et Marianne vont se changer les idées à Londres : elles y retrouvent Willoughby qui ignore Marianne au grand désespoir de celle-ci, Marianne n'est pas comme sa soeur : elle est bien trop sensible pour contenir et cacher son chagrin, ce ne sont que larmes et dépression. Pire encore, voilà que Willoughby se marie avec une femme riche !!! C'est trop, Marianne est effondrée.

Autre coup de théâtre : voilà que les Dashwood-Ferrars apprennent incidemment le lien entre Lucy et Edward : résultat, la mère Ferrars renie son fils qui part aussitôt de Londres pour Oxford. Il lui faut vite trouver un revenu et comme il a toujours désiré être clergyman (plus précisément de disposer d'une cure) c'est le Col Brandon qui, par l'intermédiaire d'Elinor, lui offre son futur emploi.

Voulez-vous être assez bonne pour lui dire que la cure de Delaford, qui vient d'être vacante, ainsi que me l'apprend une lettre reçue ce matin, est à sa disposition s'il veut l'accepter ; et, en raison de la fâcheuse position où il se trouve on ne peut guère douter de sa réponse. Je voudrais simplement qu'elle fût plus importante : c'est un rectorat, mais petit ; le dernier titulaire, je crois, n'en retirait pas plus de deux cents livres par an et, bien qu'il soit certainement susceptible d'amélioration, je crains que le revenu ne soit pas assez suffisant pour lui assurer une existence vraiment convenable. Tel qu'il est, cependant, j'aurais grand plaisir à présenter Mr. Ferrars à ce poste. Je vous prie de l'en assurer.
L'étonnement d'Elinor en recevant cette commission n'aurait pas été plus grand si le colonel lui avait demandé sa main. (p.278)
Dépossédé par sa mère de son héritage, Edward devient moins intéressant, et voilà que Lucy s'amourache de Robert, le frère, ils convolent en douce, au grand plaisir d'Edward enfin libre d'aller courir demander sa main à Miss Dashwood (la belle Elinor).

Son voyage à Barton, en fait, avait un but fort simple. Il venait seulement pour demander la main d'Elinor ; et, si l'on considère qu'il n'était nullement dépourvu d'expérience en la question, on peut trouver étrange qu'il se soit senti, en l'occurrence, si mal à l'aise, avec un tel besoin de prendre l'air et d'être encouragé. (p.356)
Vous suivez toujours ? Ce n'est pas encore terminé.
Le temps passe... 2 ans. Marianne finit par s'attacher au Col Brandon décidément très prévenant et accepte sa demande en mariage.
Tout est bien qui finit bien pour nos deux soeurs Dashwood.

Le récit permet de découvrir la manière de vivre de la gentry à cette époque : leurs loisirs (lectures, promenades en campagne ou forêt, bals, dîners, réception chez les uns et les autres, tea-party, jeux de cartes, parties de chasse pour les hommes) ; les relations sociales étaient alors très prisées pour occuper ses journées.

Bien sûr, mention spéciale à la prose de Jane Austen, toujours appréciable : j'adore son humour, chargé d'autodérision pour ses contemporains.

Le dîner fut d'une grande classe, les serviteurs nombreux et tout témoignait, chez la maîtresse de maison, du désir de briller et révélait chez le maître les moyens de la satisfaire. En dépit de toutes les améliorations et embellissements qu'il avait entrepris à Norland, en dépit des millions de livres qu'il avait failli vendre à perte, on ne découvrait aucun signe de cette indigence à laquelle il avait essayé de faire croire, aucune pauvreté n'apparaissait si ce n'est dans la conversation ; mais là, le déficit était considérable. (p.232, excellent n'est-ce pas ?)
J'ai remarqué comment Jane Austen dépeint les différences entre fratries : l'amour que se portent les soeurs Dashwood contre l'animosité entre les frères Ferrars : Robert n'aime pas beaucoup son petit frère, c'est le moins que l'on puisse dire.

Je suis toujours importunée (agacée) avec la non conversion des mesures de distance dans les romans anglosaxons, il faut forcément faire la conversion pour mesurer, c'est le cas de le dire, l'impression des distances entre les villes ou les maisons. Ainsi, à Barton, le cottage est distant de la maison de Sir John de 0,5 mile (autant dire 800 mètres en le traduisant non ?).

"Ghirlandata" de Dante Rossetti
Je vais poursuivre ma découverte du théâtre de la vie de la petite noblesse campagnarde où Jane Austen puise son inspiration par le roman Emma.
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12 avril 2010

Les arbres d'orgueil - Gilbert Keith CHESTERTON



Le livre

Titre original : The trees of pride
Date de parution : 1922
Traduction française par Lionel Leforestier
Editions Le promeneur (Gallimard, collection "Le cabinet des lettrés")
130 pages

Le sujet

Cornouailles. Epoque indéterminée (mais sans conséquences). Le squire Vane possède en son domaine d'étranges arbres au feuillage qui ressemble à des plumes de paon, importés d'une mystérieuse terre étrangère. Une légende les accompagne et la population locale les tient pour responsables de nombreux maux, voire d'apporter la mort : ces arbres là ne sont-ils pas capables d'avaler un homme ? Vane prétend que tout cela ne sont que sornettes et un soir, promet de passer la nuit auprès des arbres pour prouver qu'il ne lui arrivera rien. Il ne reparaît pas. Les proches enquêtent sur les causes de cette inexplicable disparition. Des indices leur arrivent qui ne sont pas des preuves pour autant...

Le verbe
Non seulement cette silhouette lui était étrangère, mais elle était étrange en elle-même. C'était celle d'un homme encore jeune, qui semblait d'ailleurs plus jeune que ses habits, qui n'étaient pas seulement élimés mais depuis longtemps démodés-des habits d'une étoffe assez commune, mais portés de façon peu commune. Il était vêtu en effet d'une sorte d'imperméable léger, qu'il avait peut-être mis pour aller en mer, mais qui, retenu au cou par un seul bouton, avec les manches qui ballaient au vent, ressemblait plus à une cape qu'à un manteau. Il s'appuyait d'une main osseuse sur un bâton noir, et de son chapeau à large bord s'échappaient une mèche ou deux de cheveux noirs. Il avait un visage basané mais assez beau, sur lequel flottait une sorte de sourire embarrassé, à moins qu'il ne s'agît de l'esquisse d'un ricanement. (p.20)
Mon complément
Voici une petite histoire mi-policière mi-fantastique qui se lit facilement non sans une certaine inquiétude : Vane est-il bel et bien la victime des arbres venus d'ailleurs et qui sont capables d'absorber un homme dans leur tronc ? Mais l'auteur brouille les pistes, jouant au ping pong entre les indices et les intuitions. Ne pas croire ce que l'on voit mais laisser parler son coeur, ou plutôt sa raison. Voilà la morale de l'histoire.

Une lecture plaisante avec un bémol : je n'ai pas aimé le manque d'explication des liens entre Barbara, la fille du squire et John Treherne, le poète : au début du récit, ils semblent ne pas se connaître (cf l'extrait ci-dessus), et à la fin on apprend qu'ils sont mariés. A moins de supposer que Barbara soit atteinte d'un trouble de la mémoire - ce qui n'est pas explicitement admis, j'ai dû loupé un épisode... ou alors, je dois être trop tatilonne avec certains détails qui ne tiennent pas la route.

Sinon (pour une fois) j'avais deviné la chute !
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10 avril 2010

Sourires de loup - Zadie SMITH




Le livre

Titre original : White teeth
Date de parution : 2000 (chez Hamish Hamilton)
Traduction française par Claude Demanuelli
pour les Editions Gallimard / Folio
735 pages

Le sujet

Angleterre. 1974. Archie (l'anglais) et Samad (le Bengali), deux amis qui avaient moins de 20 ans lors de la dernière Guerre mondiale se sont voués à une amitié indéfectible. Revenus en Angleterre, ils y fondent chacun une famille dans un pays en proie à des doutes d'ordre social, religieux, etc... qui atteignent les leurs.

Le verbe
"C'est vrai qu'on m'a mariée à Samad Iqbal le soir même du jour où je l'ai rencontré pour la première fois. C'est vrai que je ne le connaissais ni d'Eve ni d'Adam. Mais il ne me déplaisait pas. On s'est rencontrés dans la salle du petit déjeuner d'un hôtel de Delhi, un jour où il faisait une chaleur épouvantable, et il m'a éventée avec le Times. J'ai trouvé qu'il avait un visage sympatique, une voix douce et un joli p'tit derrière pour un homme de son âge. Bon. Maintenant, chaque fois que je découvre quelque chose sur son compte, je l'apprécie un peu moins. Donc, tu vois, tout compte fait, on était nettement mieux avant..." (p.118)
Mon complément
Si vous avez le courage de vous attaquer à un bloc de plus de 700 pages (je l'ai eu !) vous serez forcément (j'en répondrai !) comblés par cet abus de volonté et par cette incroyable histoire, qui pourrait être vraie (je le pense dans la mesure où un auteur porte toujours un peu de lui-même ou de ses connaissances dans un livre tel que celui-ci).

Une pure merveille d'humour, de gravité, de réalisme et qui nous tient en éveil, grâce à un concentré peu orthodoxe : satire des situations, cocasserie des personnages qui restent tout de même très attachants, même les plus répréhensibles.

J'ai admiré la façon de raconter cette histoire, du plus profond de ce que je suis et ce en quoi j'ai l'honneur de croire : pour tout dire, je compare Zadie Smith à un descendant littéraire hybride entre Céline et John Irving, c'est dire ! Car j'ai rerouvé dans les accents de ce roman ceux qui m'avaient plu (pour ne pas dire ébloui) dans Voyage au bout de la nuit et dans Une prière pour Owen. Bien entendu, cette perception n'engage que moi, qui ne suis rien d'autre qu'une lectrice.

Le roman est divisé en 4 partie égales qui vont développer les personnages et les instants du choix dans une savante chronique à la "count-down" (on y remonte le temps).

Archie (le plieur de papiers), Clara (son épouse jamaïcaine qui a perdu très tôt ses dents), Irié (leur fille un peu en surcharge pondérale), Samad (le serveur indien musulman), Alsana (son épouse incroyante), Magid (le bon) et Millat (le truand) les jumeaux que l'on va séparer à l'âge de 9 ans (l'un retourne vivre en Inde pour y bénéficier d'une bonne éducation), des Chalfen (la famille dans laquelle les deux autres familles vont devoir subir l'influence)... Et ce n'est là qu'un aperçu des multiples ressources que suggère une telle abondance d'origines, de croyances, de folies : les déchirures de l'immigration et les contusions des générations enfantées qui doivent avancer entre les volutes des rêves enflammés de leurs parents et les cendres retombées sur le chemin.
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