Dans ma maison vous viendrez d'ailleurs ce n'est pas ma maison, je ne sais pas à qui elle est, je suis entrée comme ça un jour il n'y avait personne (J.Prévert)

21 août 2010

De qui tenir

Je reçois parfois de mon père un mél rédigé d'une façon particulière qui relate un épisode de l'histoire, de son histoire. Mon père a toujours aimé l'Histoire, tandis que je n'y trouvais pas grand intérêt dans la mesure où je n'ai jamais aimé apprendre les choses par coeur, sans coeur à cet ouvrage très fastidieux à ma conscience ; je suis plutôt une sorte d'instinctive, une tête de mule qui n'avance que par à-coup. Mon père, pour revenir à lui puisque c'est le sujet de ce jour, écrit d'une façon que j'aime, si réaliste, si lumineuse, ses souvenirs éclairent un passé que je n'ai pas connu et qui le font revivre jeune. C'est émouvant. Je suis certaine que si l'envie ou l'idée le prenait, il pourrait lui aussi tenir son blog, et qu'il aurait de nombreux lecteurs intéressés par ce qu'il a à dire. Il pourrait même peut-être retrouver quelques unes des ombres qui hantent sa mémoire.
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10 août 2010

Les tendres plaintes - Yoko OGAWA



Le livre

Titre original : Yasashii uttuae
Date de parution : 1996
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino et Yukari Kometani
Edité en français par Actes sud en 2010
234 pages

Le sujet
Tokyo. Ruriko quitte le domicile conjugal et un mari violent et adultère pour s’installer dans le chalet de ses parents dans la montagne. Lors de sa retraite volontaire, elle compte faire le point et avancer un peu ses travaux de calligraphie. Mais elle fait connaissance de ses voisins : Kaoru, une jeune femme qui fuit le souvenir d’un drame sanglant auprès de Monsieur Nitta, l’ancien pianiste incapable de jouer en public, tous deux fabriquent désormais des clavecins d’exception. Ruriko va tomber sous le charme de cet endroit et de ses habitants tout en prenant conscience de son immense solitude.

 Le verbe

La bibliothèque qui avait contenu les œuvres de la littérature pour enfants du monde entier avait été vidée, et il n’y restait plus que deux livres de cuisine aux couleurs passées. Les « Plats quotidiens » et « Douze mois de pâtisserie ». La couverture du volume de pâtisserie était maculée de beurre et de farine durcie. (p 14)
Mon complément
Ce roman est le dernier qui vient de sortir traduit en français, il date de 1996 (comme Hotel Iris).

Nous retrouvons les thèmes habituels qu’Ogawa affectionne :

  • l’eau (le lac, la neige, la rivière)
  • l’insolite (le facteur de clavecin, la calligraphe)
  • les liens éperdus et perdus entre les êtres qui se croisent, par hasard peut-être, qui se reconnaissent et qui s’éloignent
  • le paon (comme dans Parfum de glace)
  • la musique
  • la nourriture (Ogawa donne souvent le détail des plats que mangent les personnages, sans oublier la présence quasi obligatoire de l’indétrônable gâteau à la fraise…)
  • les mutilations (visibles ou invisibles : le corps imparfait, l’esprit troublé, voire hanté à jamais)
  • la décrépitude (des aliments, des corps)

J’ai trouvé cette histoire encore plus belle que les précédentes, et c’est aussi une véritable histoire d’amour, pour une fois, ce qui n’est pas coutume avec Ogawa. J’ai beaucoup aimé être avec Ruriko, Kaoru et Y.Nitta. Une histoire de possession, ou plutôt de dépossession. Posséder l’autre sans se posséder soi-même. Chercher dans l’autre ce qu’il ne peut donner, à peine nous tenir à bout de bras le reflet de nos désirs. Le trouble apporté par le mystère seulement calmé par l’assouvissement des sens.
Ce roman est LE roman sensuel : la vue, l’ouïe, le toucher, le goût, l’odorat et même l’intuition, tout concoure à émettre les signes visibles et invisibles de l’être.

Que dire de plus ? Que chaque roman est une église que j’admire, que je parcours avec l’humilité qui sied aux apprentis, j’en observe les détails, les ciselures, les ombres et les lumières. Je me fonds dans ceux qui peuplent l’univers d’Ogawa.

L’image à découvrir : la tomate assimilée à un cœur (mon interprétation).
Sans écrire une ligne, sans laver la poêle sale, en laissant une moitié de tomate sur la planche à découper, je suis partie. (p 13)
et aussi ici :

Pour mes yeux fatigués par la calligraphie, une pénombre douce comme celle-ci convenait mieux. J’ai piqué plusieurs fois la fourchette dans la tomate. En la regardant perdre sa forme petit à petit. A la fin, elle ressemblait à un morceau de chair sanguinolent. (p 124)
L'oxymore du titre ? un rapport avec le nom d'un morceau de clavecin de Jean-Philippe Rameau.

Lien externe
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