La route - Cormac McCARTHY




Le livre
:
Date de Parution : 2006
Titre original : The road
Traduction par François Hirsch
Editions de l'Olivier
250 pages

Le sujet

Dans un monde dévasté, un homme et son jeune fils tentent de survivre en échappant à des groupes d'hommes devenus barbares tout en poursuivant un but : trouver d'autres survivants qui, comme eux, portent le feu de l'espoir.

Le verbe
Il pensait qu'il pourrait encore y avoir des navires mortuaires quelque part au large, à la dérive avec leurs lambeaux de voiles qui pendaient comme des langues. Ou de la vie dans les profondeurs. De grandes pieuvres se mouvant sur le fond marin dans la froide obscurité. Faisant la navette comme des trains, leurs yeux de la taille de soucoupes. Et peut-être qu'au-delà des vagues en deuil il y avait un autre homme qui marchait avec un autre enfant sur les sables gris et morts. Peut-être endormis séparés d'eux par à peine une mer sur une autre plage parmi les cendres amères du monde ou peut-être debout dans leurs guenilles oubliés du même indifférent soleil. (p.195)
Mon complément
Je ne pensais pas lire ce livre dont je me doutais qu'il fut émouvant et déprimant. Mais un ami me l'a prêté et je me suis laissée convaincre. C'est un livre formidable. Vous savez, le "formidable" qui inspire l'admiration et la crainte. C'est tout cela. Impossible de ne pas rester insensible devant cette vision apocalyptique de ce monde dénaturé où un père tente d'arracher son fils (que j'estime âgé de 6 ans vu ma propre expérience mais ce détail n'est pas mentionné) à la terreur et à la mort dans un monde effrayant.

De l'autre côté de la vallée la route passait à travers un brûlis totalement noir. A perte de vue de chaque côté de la route des troncs d'arbre carbonisés amputés de leurs branches. La cendre volante se déplaçant au-dessus de la route et dans le vent le grêle gémissement des fils morts tombant des mains flasques des poteaux électriques noircis. (p 13)
Equipés d'un révolver destiné à leur assurer une mort rapide (échapper à la barbarie des cannibales), d'une carte routière en lambeaux, ils tentent de rallier une côte au sud, d'échapper au froid et à la faim qui les tenaillent, se cachant des hordes de sauvages qui asservissent les miséreux qui ont le malheur de croiser leur route. Poussant un caddie dans lequel ils transportent leur nourriture, leurs couvertures, ils avancent, portés par l'élan du père et la confiance aveugle de son fils. Ce qu'ils croisent est au-delà de tout cauchemar, et le père ne peut toujours épargner les visions d'horreur à son fils qu'il appelle le "petit".

Il avait taillé pour le petit une flûte dans une tige de jonc qu'il avait trouvée au bord de la route et il la sortit de sa veste et la lui tendit. Le petit la prit sans mot dire. Au bout d'un moment il ralentit le pas et resta en arrière et au bout d'un moment l'homme l'entendit qui jouait. Une musique informe pour les temps à venir. Ou peut-être l'ultime musique terrestre tirée des cendres des ruines. L'homme s'était retourné et le regardait. Perdu dans sa concentration. Triste et solitaire enfant-fée annonçant l'arrivée d'un spectacle ambulant dans un bourg ou un village sans savoir que les acteurs ont tous été enlevés par des loups. (p 74)
Terrible évocation d'un monde revenu à l'état sauvage, dans lequel il n'y a plus d'agriculture possible sur une terre devenu stérile (l'homme et son fils se nourrissent de boîtes de conserves qu'ils dénichent dans les maisons abandonnées, des galettes qu'ils fabriquent avec de la farine.) Parfois, ils croisent des "gentils", c'est à dire ceux qui ne sont pas devenus cannibales, parfois, ils doivent faire face aux hordes sanguinaires. L'épouvante. Le père pense continuellement à la survie de son fils qu'il a fait naître (nous apprenons que la mère s'est suicidée). Son fils, sa seule raison de rester en vie.

Une lecture puissante pour une histoire qui l'est autant : une exploration sur les sentiments humains ou comment le rester quand tout indique que le monde meurt.



Et pour ceux qui aiment les films du genre, La Route sort en film le 2 décembre sur les écrans français ; je ne pense pas aller le voir, mais je suis certaine que le film sera déroutant !




Viggo Mortensen dans le rôle du père et Kodi Smit-McPhee dans le rôle du fils

Le poète - Michael CONNELLY




Le livre

Date de Parution : 1996
Titre original : The poet
Editions du Seuil pour la France
Traduction par Jean Esch
540 pages


Le sujet

Etats Unis. Années 1990. Un journaliste cherche à comprendre le suicide de son jumeau et découvre un lien entre une série de meurtres de policiers déguisés en suicides. Ceux-ci enquêtaient tous sur des assassinats particulièrement horribles, parfois commis sur des enfants. Tous les policiers ont laissé en guise d'adieu un extrait de poème.

Le verbe
La nuit, le fantôme qui me hante le plus est le mal enfoui en moi qui me conduisit un jour à douter de la chose dont j'avais le plus envie.
Mon complément

Trop beau ! trop TOUT ! Un livre qu'on lit debout sous la pluie, la nuit, dans le bruit, peu importe au fond, car nous ne voyons rien d'autre. Une enquête qui tient la route, avec des rebondissements "at the end". J'ai trouvé amusant les détails concernant les transmissions de données : il faut dire qu'en 1996, internet n'était pas aussi "naturel" que maintenant. Peu de particuliers avaient le matériel pour envoyer et recevoir des fichiers, de quelque nature que ce soit.

- Vous savez ce qu'est un appareil-photo numérique ?
- Oui. C'est un appareil sans pellicule. Ils les ont essayé au journal.
- Exact. Pas de pellicule. L'image prise par l'appareil est enregistrée sur une puce et elle peut ensuite être visionnée sur un ordinateur, agrandie, retouchée, etc., et imprimée. En fonction du matériel dont on dispose- en l'occurence, on a ce qui se fait de mieux, avec un objectif Nikon - on peut obtenir des photos d'une grande perfection. Plus vraies que nature.
J'ignore si, dans la réalité, un journaliste pourrait participer à une enquête menée par le FBI,comme le fait Jack McEvoy, mais ce détail laissé de côté, on y croit ! d'autant que Jack est un homme des plus perspicaces et attachant. Un intègre, qui va jusqu'au bout pour découvrir la vérité, ce qui n'est pas sans me déplaire.

Mon frère jumeau. A-t-il regardé les yeux de son meurtrier au dernier instant ? Et y a-t-il vu la même chose que moi ? Y a-t-il un Mal aussi pur et ravageur qu'une flamme ? Je continue de porter le deuil de Sean. Je le porterai toujours.
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Trois femmes puissantes - Marie NDIAYE



Photo © Mercure / Opale

Le livre

Date de Parution : 2009
Editions Gallimard
316 pages



Le sujet

Dakar. Enrichi suite au rachat de Dara Salam, un village de vacances, et aujourd'hui ruiné, le père de Norah, avocate à Paris, la presse de venir. Il s'agit de défendre son fils Sony, le frère de Norah. Sony, qui s'est accusé du meurtre de sa belle-mère, la nouvelle femme de son vieux père, et dont il a eu des jumelles (leur nounou est Khady). Que s'est-il passé pour que le petit prince chéri de son père, l'enfant gâté et riche, enlevé à sa famille l'année de ses 5 ans, soit aujoud'hui enfermé à Reubeuss ? Quel monstre s'est assis sur son ventre pour ne plus se relever ?

Abel Descas, l'ancien propriétaire de Dara Salam a assassiné son associé africain avant de se suicider dans sa prison de Reubeuss. Alors âgé de 5 ans, son fils Rudy, est reparti en France d'où il est revenu adulte et professeur. C'est au lycée Mermoz qu'il rencontre Fanta, puis ils se marient, ont un fils Djibril. Accusé d'être le fils d'un assassin par des élèves, Rudy les tabasse, ce qui lui vaut une mise à pieds et l'oblige à rentrer en France où plus rien ne sera pareil.

A la mort de son mari dont elle n'a pu enfanter, Khady se retrouve sans ressources et à la merci de l'indifférence de sa belle-famille qui ne tarde pas à l'expédier clandestinement en Europe où elle doit retrouver sa cousine Fanta et assurer l'envoi d'argent. Mais Kadhy refuse de s'embarquer et traverse de douloureuses épreuves avant de trouver sa seule liberté possible.

Le verbe

Parce que leur fils unique l'avait épousée en dépit de leurs objections, parce qu'elle n'avait jamais enfanté et qu'elle ne jouissait d'aucune protection, ils l'avaient tacitement, naturellement, sans haine ni arrière pensée, écartée de la communauté humaine, et leurs yeux durs, étrécis, leurs yeux de vieilles gens qui se posaient sur elle ne distinguaient pas entre cette forme nommée Kadhy et celles, innombrables, des bêtes et des choses qui se trouvent aussi habiter le monde. (p.256)
Mon complément
Dire que pour moi, il s'agit bien d'un roman et pas de 3 nouvelles comme j'ai pu le lire et l'entendre. Roman dont l'unité est complexe, mais bien réelle. C'est un roman qui parle de l'Afrique, dont les héros sont blancs et noirs, tous sont des pions dans le grand jeu du hasard comme sur un échiquier. Les histoires des personnages sont imbriquées comme les motifs d'un tissu africain, d'ombres et de lumières.

Dans le premier récit, nous sommes Norah, perdue à l'heure des retrouvailles avec ce père qu'elle redoute, qu'elle exècre, qu'elle identifie à un oiseau qui va se nicher le soir dans le grand flamboyant à côté de la maison. Dans le deuxième récit, Rudy se débat avec sa culpabilité d'avoir arraché sa femme à son pays et d'avoir causé sa perte, ou plutôt sa morne déconvenue de n'avoir pas retrouvé un travail équivalent à celui qu'elle exerçait dans son pays. Fanta qu'il imagine être devenue une buse chargée de fondre sur lui désormais comme pour le punir. Et pour achever ce roman, nous suivons Khady, obligée de se réfugier dans un certain abandon de son corps de souffrance. La faim, la soif, la douleur, ne lui sont plus rien dans sa bulle de rêve. Elle n'est plus de ce monde et rien ne peut lui arriver. Elle vole.

Chaque femme s'échappe d'une réalité insupportable, à leur manière : oubli du passé, oubli de soi, oubli de ses désirs. Elles deviennent des oiseaux, libres de se déplacer dans un ciel bienveillant, sans frontières, sans entraves, sans jugements.

Globalement, c'est un roman puissant mais j'ai pourtant eu du mal à accrocher à cette lecture. Ce n'est pas les personnages eux-mêmes que j'ai trouvé peu attrayants, pas du tout, au contraire, ils sont très attachant. Non c'est plutôt le style qui ne colle pas :avec ce que j'aime lire. Un style trop travaillé et qui ne fait pas "naturel", avec lequel je n'ai pas pu me fondre.

La touche mystérieuse est bien vue, elle apporte l'onirisme, le côté magique, "vaudou", à cette histoire africaine.

Au fil de la lecture, j'ai très vite songé à la trilogie de Krzysztof Kieślowski : Bleu, Blanc, Rouge, car comme dans ces films, il y a la présence de personnages qui se croisent sans se rencontrer, qui fréquentent les mêmes espaces en un temps décalé, qui s'effleurent sans se reconnaître.

Je n'aime pas trop le titre que je ne trouve pas particulièrement bien choisi : d'abord, il n'est pas vraiment question de trois femmes pour moi, car Fanta est trop en retrait d'un récit plutôt focalisé sur les sentiments de son mari Rudy.
Ensuite, elles ne sont pas vraiment puissantes. Ou plutôt, une seule d'entre elles l'est : Khady, la plus miséreuse, la moins instruite, la plus faible, la plus humiliée, la seule qui n'a rien d'autre qu'elle même pour se sauver, mettre son âme à l'abri de l'adversité.

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Le rêve des bêtes

Souvent c’était ainsi, je n’avais pas de nouvelles d’elles pendant des jours, des mois, et à l’instant où je commençais à désirer ne jamais les avoir connues elles surgissaient des profondeurs de leur absence. Leurs dents carnassières se plantaient dans mon cœur. Je faisais semblant de ne rien sentir, je faisais comme si je m’y attendais, que je m’étais préparée, endurcie. Mais je n’étais pas si bien que je le laissais paraître. Au fond de moi, je sentais un gouffre s’agrandir, m’attirer, me retirer toutes les particules que j’avais pu capter. Et dans ce gouffre, les bêtes m’attendaient, silencieuses, affutées à la chasse, inquiètes de tout, de ne pas survivre, mais elles sont pourtant éternelles. Nous nous frôlions à peine sur ce chemin emprunté aux fées, aux oiseaux, aux enfants, nous dévalions les sentes dans la même précipitation que les poètes ambulants se permettent de ruer sur les fleuves impassibles, dans une ivresse un peu cruelle. Pendant ce temps, l’abysse grondait, exponentiel, devenait de plus en plus vorace, emportant les petits carnets noirs vers une sorte de tombeau de la mémoire.

La Chorale des maîtres bouchers - Louise ERDRICH



Le livre

Date de Parution : 2003
Titre original : The master butchers singing club
Editions Albin Michel
568 pages

Le sujet

1918. En Allemagne, Fidelis revient de la guerre, se débarrasse de ses poux à défaut de se débarrasser de ses horribles souvenirs, épouse Eva, la fiancée de son meilleur ami mort, et décide d'émigrer en Amérique, attiré par un pays où vivent ceux qui sont capables d'inventer le pain de mie.
Dakota du Nord, Delphine est une artiste de cirque, en ménage avec Cyprian qui préfère pourtant les hommes.
Fidelis et Delphine, deux êtres assoiffés d'absolu et qui forment des "taches dans le grand motif du monde" et que nous allons suivre durant plus de 30 ans (d'une guerre mondiale à l'autre) ...

Le verbe
"Celui-ci n'est qu'un gamin, même pas de duvet aux couilles, je parie." Qu'aurait-il rétorqué, de toute façon, se demanda-t-il, dans la mesure où le soldat avait plus ou moins raison ?
...
... Erich fut horrifié de s'entendre hurler :
"Grands dieux, je vous en prie de me tirez pas dessus.
- Merde alors !
- Je suis né dans le Dakota du Nord, articula Erich d'une voix étranglée. Mon papa vit toujours là-bas.
- Qu'il aille se faire foutre. Qu'est-ce que tu fiches ici, espèce de morveux ?
- On m'a envoyé ici avant la guerre.
- Alors qui t'es, putain, un putain de nazi ou un putain d'américain ?"
Erich fut encore choqué par son cri inattendu.
"Je ne sais pas ce que je suis, mais je n'ai pas de poil aux couilles !"
Les Américains se tordirent de rire, et ses camarades de classe de la Hitler Schule, les deux qui restaient, considérèrent Erich avec un étonnement indécis et grave, en se disant qu'il possédait une intelligence supérieure jusque-là ignorée, ou bien que sous la pression du combat il avait totalement perdu la tête. (p.510)
Mon complément
Un livre cadeau de la part de Suzanne de http://www.chez-les-filles.com/. Je sors à peine de cette magnifique, je dis bien MA-GNI-FIQUE histoire qu'il est difficile de résumer. Il ne faudrait pas s'arrêter au titre, trompeur. Certes, la chorale existe bien, mais ce n'est pas le thème principal de ce roman, qui reste une grande fresque. Amour, amitié, guerre, homosexualité, deni de grossesse, faim, dénuement, génocide (indien et juif), courage, survie, tels sont pour moi les thèmes abordés dans ce "roman-chorale". Il y a même une enquête liée à la mort d'une famille enfermée dans une cave. Impossible de rester insensible à la richesse des émotions, des messages, qui sont contenus et délivrés au cours de plus de 550 pages.

L'extrait que j'ai choisi traduit à mes yeux ce que je retiens du style de Louise Erdrich : elle sait nous faire passer du rire aux larmes (oh ! que oui j'ai pleuré en lisant ce livre), inspirant tour à tour, la pitié ou l'amusement. Un livre profond comme les sentiments.
Vraiment, mais vraiment hautement recommandable.

Couvertures en version anglaise

Fin de partie - Samuel BECKETT

Le sujet
Scène à 4 personnages. Un temps où les dragées existent, et aussi les poubelles. Hamm est aveugle et infirme, il dépend de Clov, qui est peut-être son fils adoptif et qui pousse sa chaise à roulettes en fonction de ses aspirations. Surgissent de temps à autre, Nagg et Nell, les parents de Hamm, infirmes également, qui sont reclus dans des poubelles et qui réclamment à manger.

Le verbe
- NAGG. - Tu m'entends?
- NELL.- Oui. Et toi ?
- NAGG. - Oui. (Un temps.) Notre ouïe n'a pas baissé.
- NELL.- Notre quoi ?
- NAGG. - Notre ouïe.
- NELL.- Non. (Un temps.) As-tu autre chose à me dire ?
- NAGG. - Tu te rappelles...
- NELL.- Non.
- NAGG. - L'accident de tandem où nous laissâmes nos guibolles.
Ils rient.
- NELL.- C'était dans les Ardennes.
(p.29)
Mon complément
Le théâtre est forcément un genre spécial à lire. J'ai toujours aimé le théâtre, depuis toute petite, si j'avais osé, j'aurai pu faire carrière. En attendant, je me contente de garder le souvenir que, petite, mes parents me surnommaient la tragédienne, et s'amusaient à me donner le pseudo de Sarah Bernhardt, j'imagine qu'ils se moquaient de moi mais pourtant j'étais fière.

Mais revenons à ce livre. La quatrième de couverture indique qu'il s'agit là d'un niveau théâtral absolument direct. Je ne peux que confirmer sans savoir ce que cela veut dire exactement : mais il se trouve que j'ai tout à fait ressentit la scène, j'ai pu l'imaginer. Les indications de l'auteur, les signalements des physionomies suffisament explicites mais pas trop, m'ont permi de visualiser ce que je voulais voir. J'étais donc le metteur en scène. Peut-être est-ce là l'idée du "niveau théâtral absolument direct" : la faculté de se fondre avec les personnages.
L'histoire en elle-même n'est pas d'une absolue limpidité, nous sommes face à une situation absurde : deux vieillards se terrent dans des poubelles d'où ils sortent de temps en temps pour parler entre eux ou avec leur fils.
source photo
Car il faut lire entre les lignes. Cette pièce est la mise en scène d'autre chose : un monde réduit à sa plus simple expression : quelques personnages voués à l'immobilité, condamnés à revivre toujours et encore les mêmes choses, jusqu'à épuisement.

Photo © DR

Hamm et Clov se donnent la réplique, s'expliquent, se brouille, se confondent, se divertissent comme ils peuvent. Ils vivent tous les sentiments : la haine, l'amour, au cours de cette pièce qui semble définie par une journée type.

- HAMM. - Embrasse-moi. (Un temps.) Tu ne veux pas m'embrasser ?
- CLOV.- Non.
- HAMM. - Sur le front.
- CLOV.- Je ne veux t'embrasse nulle part.

Un temps.
- HAMM (tendant la main). - Donne-moi la main au moins. (Un temps.) Tu ne veux pas me donner la main ?
- CLOV.- Je ne veux pas te toucher.
(p.87)
Je remarque les jeux de mots, les alliterations, les rimes parfois.

Vivons-nous la fin, proche mais pas encore arrivée, attendue ?

Le monde est recouvert de cendres pour certains, voir carrément remisé dans les ténèbres pour Hamm qui ne voit plus rien, qui ne peut que tenter de sentir le soleil lorsque Clov le pousse vers la fenêtre. Mais une telle ouverture est-elle possible ? Nous ne le savons pas. J'imagine que Clov fabule, simule, comme il feint de partir à la fin.

Et le temps passe.

- CLOV.- Tu me siffles. Je ne viens pas. Le réveil sonne. Je suis loin. Il ne sonne pas. Je suis mort.

Un temps.
- HAMM. - Est-ce qu'il marche ? (Un temps. Impatient) Le réveil, est-ce qu'il marche ?
- CLOV.- Pourquoi ne marcherait-il pas ?
- HAMM. - D'avoir trop marché.
- CLOV.- Mais il n'a presque pas marché.
- HAMM (avec colère). - Alors d'avoir trop peu marché !
- CLOV.- Je vais voir. (Il sort. Jeu de mouchoir. Entre Clov, le réveil à la main. il l'approche de l'oreille de Hamm, déclenche le sonnerie. Ils l'écoutent sonner jusqu'au bout. Un temps.) Digne du jugement dernier ! Tu as entendu ?
- HAMM. - Vaguement.
- CLOV.- La fin est inouïe.
- HAMM. Je préfère le milieu. (Un temps.) Ce n'est d'ailleurs pas l'heure de mon calmant ?
- CLOV.- Non. (Il va à la porte, se retourne.) Je te quitte.
- HAMM. - C'est l'heure de mon histoire. Tu veux écouter mon histoire ?
(p.64)
Tout porte à croire que face à l'immobilité, celle de l'espace et celle du temps, il y a un autre voyage à faire, un voyage dans les mots, les sons, une exploration plus fascinante, et aussi plus libre. Un texte réservé à un public un peu poète, un peu maso aussi, un texte pour ceux qui aiment se triturer l'imagination.

Date de Parution : 1957
Editions de Minuit
110 pages

Les paupières - Yoko OGAWA


Le livre

  • Date de Parution : 2001
  • Titre original : Mabuta
  • Traduction par Rose-Marie Makino-Fayolle
  • Editions Actes Sud - Babel
  • 205 pages


Un recueil de 8 nouvelles :
1- C'est difficile de dormir en avion
2- L'art de cultiver les légumes chinois
3- Les paupières
4- Le cours de cuisine
5- Une collection d'odeurs
6- Backstroke
7- Les ovaires de la poétesse
8- Les jumeaux de l'avenue des Tilleuls

1- C'est difficile de dormir en avion

Le sujet
Une femme stressée part en voyage. Dans l'avion, son voisin engage la conversation et lui raconte l'histoire qui conduit au sommeil.
Le verbe
- Quoi qu'il arrive, je ferme les yeux. Je me renferme dans l'obscurité.
Il recroisa ses jambes dans l'autre sens, lissa sa couverture. Il ne regardait pas dans ma direction et parlait en fixant un point dans la pénombre.
- Et dans l'obscurité se déroule le récit qui me conduit au sommeil.
- Le récit ? répétai-je.
- Oui, le récit, me répondit-il. Tout le monde a un récit pour dormir qui lui appartient en propre. Une sorte de guide qui le conduit dans le monde du sommeil en lui disant de se détendre, qu'il n'a rien à craindre.
Je me retournai légèrement vers lui et arrangeai mon oreiller de manière à mieux pouvoir l'écouter. (p.8)

2- L'art de cultiver les légumes chinois

Le sujet
Une femme achète des légumes à une vieille dame qui les vend en porte à porte. Cette dernière lui fait un cadeau : d'étranges graines fluorescentes qui croissent la nuit.
Le verbe
- Dis-moi, quand crois-tu qu'on va pouvoir les manger ? ai-je demandé à mon mari un soir que nous nous trouvions au lit.
- Ca... Tant qu'ils seront dans cet état, ils ne sont pas très appétissants.
Couché sur le ventre, il regardait l'aquarium.
- Avec cette allure dégingandée et ces feuilles si fines, on ne dirait pas qu'ils contiennent vingt fois plus de carotènes que les carottes, tu ne trouves pas ?
- Finalement, ce ne serait pas mieux de les mettre au soleil ?
- Mais la grand-mère a dit qu'ils aimaient les endroits sombres.
- Elle était peut-être gâteuse, tu sais. (p.39)

3- Les paupières

Le sujet
Une jeune fille suit N, un homme qui semble vulnérable et se prête à ses fantaisies dans l'intervalle de temps où elle est sensée se rendre à son cours de piscine. N lui demande de jouer du violon alors qu'elle ne sait pas en jouer, l'admire quand elle prend sa douche et lui fait connaître son hamster.
Le verbe
- Quelqu'un nous épie.
- Ce n'est pas grave, disait-il, comme s'il le savait depuis longtemps. C'est le hamster. C'est lui qui nous observe. Il a fallu lui enlever les paupières à cause d'une maladie des yeux et il ne peut plus les fermer.
Et ses doigts arrivèrent à mes yeux. Ils se promenèrent à loisir sur mes paupières. (p.70)

4- Le cours de cuisine

Le sujet
Une jeune femme répond à une annonce pour prendre des cours de cuisine. Le jour où elle se présente, elle se retrouve la seule élève face à une cuisinière qui ne lui donne rien à faire. Soudain, deux hommes se présentent pour déboucher les canalisations et affirment pouvoir faire disparaître tout ce qui s'y cachent. Bientôt, les deux femmes voient refluer tout ce qui a été emporté dans les tuyaux sous la maison.
Le verbe
Regardez bien. C'est le produit que j'ai injecté tout à l'heure. Dans quelques instants, soixante années de saletés, du plus récent au plus ancien, vont revenir à la surface, dit le jeune homme.
Il y eut tout d'abord quelque chose de noir et de grumeleux.
- Oh regardez. C'est de l'encre de seiche, dit la dame, aussi excitée que devant un tour de magie. (p.98)

5- Une collection d'odeurs

Le sujet
Un homme fait la connaissance d'une femme, collectionneuse, dont le séjour est largement occupé par des étagères sur les trois murs de son salon. Les étagères du haut semblent receler de bien étranges spécimens.
Le verbe
L'échelle n'était pas très solide et je ne pouvais pas m'empêcher d'être inquiet. Je lui répétais sans cesse que j'allais m'en occuper à sa place mais elle n'écoutait pas.
- C'est ma collection, personne n'a le droit d'y toucher.
Perché sur son échelle, elle me faisait un clin d'oeil. Je me contentais donc de regarder ses pieds blancs et graciles. (p.111)

6- Backstroke

Le sujet
Un jeune prodige en natation, soumis à la volonté de sa mère qui veut faire de lui un grand champion, se réveille un matin avec un de ses bras tendu et levé le long de son oreille. Impossible pour lui de le bouger. Sa soeur se souvient.
Le verbe
Ma mère a pris son bras, et elle a voulu le baisser, mais il n'a pas bougé d'un millimètre. Sa position était tellement figée qu'il donnait à penser que pendant son sommeil, son bras avait finit par adhérer à son oreille. (p.132)

7- Les ovaires de la poétesse

Le sujet
Une femme qui souffre d'insomnie part en vacances dans une ville lointaine dans le but de retrouver le sommeil. Cherchant à s'abriter de la pluie, elle pénètre dans un musée dédié à une poétesse sur l'invitation d'une jeune mendiant.
Le verbe
- Quel âge avait-elle ?
- Trente-huit ans. Elle avait une maladie des ovaires. Tenez, regardez la vitrine là-bas.
Je ne compris pas tout de suite ce qu'il y avait dans cette vitrine. Quelque chose qui ressemblait à du fil de coton ou du fil de fer très fin, enchevêtré en forme de cocon. Autrefois, cela avait dû être coloré, mais maintenant, c'était devenu d'un gris mat et sans nuances. (p.167)

8- Les jumeaux de l'avenue des Tilleuls

Le sujet
Lors d'un déplacement, un romancier japonais rencontre son traducteur autrichien, un vieillard, infirme, qui vit avec son frère jumeau.
Le verbe
- Vraiment, vous n'avez pas mis le nez dehors depuis cinq ans ?
- Non.
- Même en chaise roulante ?
- Je n'en ai pas besoin. Karl va à la poste pour moi. Et il fait les courses. Le médecin me rend visite. Je peux traduire en restant dans cette pièce.
Heinz tripotait les franges de son plaid.
- Je suis un peu comme un vieil écureuil qui a grimpé sans s'en apercevoir tout en hait d'un arbre dont il ne peut redescendre.
- Si ça ne vous ennuie pas, commençais-je en quittant la fenêtre pour venir me rasseoir sur le sofa, vous ne voulez pas que nous sortions ensemble ? Je vais vous porter. (p.197)

Mon complément

Parce qu'il y a cette impression de déjà vu, déjà murmuré, déjà compris, je prends toujours plaisir à ouvrir un nouveau livre de Yoko Ogawa comme on retrouve un familier rassurant. Un livre d'Ogawa est comme un gâteau gourmand dont je me délecte.

Dans ce recueil, j'ai retrouvé quelques thèmes chers à Ogawa : le baseball, la piscine, la mère abusive, l'enfant soumis, les collections...

Si la plupart des histoires traitent du sommeil, et des changements qu'il entraîne, j'ai également remarqué une petite curiosité pour les 6 premières nouvelles, il s'agit d'un objet transitionnel : le sac :
  • le sac qui contient le bric à brac de la vieille dame dans "C'est difficile de dormir en avion",
  • celui qui contient les étranges légumes chinois dans "L'art de cultiver les légumes chinois",
  • celui qui contient le maillot de bain de la fille dans "Les paupières",
  • le sac contient les instruments qui permettent l'évacuation des canalisations dans "Le cours de cuisine",
  • dans "Une collection d'odeurs", pas de sac proprement évoqué mais que l'on imagine quand la collectionneuse rapporte ses précieux petits flacons marrons prêt à remplir...
Et maintenant, les ressemblances avec d'autres romans :

Parfum de Glace :
  • la japonaise qui voyage en Europe dans "C'est difficile de dormir en avion"
  • un interprète dans un pays étranger dans "Backstroke"
  • la mère possessive dans "Backstroke"
  • la collection d'odeur dans "Une collection d'odeurs"
Hotel iris
  • les liens puissants entre un vieil homme et une jeune fille dans "Les paupières"
Amours en marge
  • se faire coiffer les cheveux par le conjoint dans "Une collection d'odeurs"
Le musée du silence
  • les morceaux de corps enfermés dans les petits flacons dans "Une collection d'odeurs"
J'en oublie certainement.

Certains personnages de Yoko Ogawa ont besoin du contact de l'autre pour se ressaisir Ses iris marron clair épiaient mes réactions. Il essuyait avec un mouchoir la sueur qui perlait à mon front, tandis que de son autre main, il me frictionnait le dos. (p 120, Backstroke) et moi, j'ai besoin de savoir qu'il me reste encore quelques titres pour m'apaiser : "La bénédiction inattendue" et "La marche de Mina", deux romans que je n'ai pas encore achetés, il me reste encore la joie du désir.

Lien externe

Dans la nuit Mozambique - Laurent GAUDÉ

Le livre

  • Date de Parution : 2007
  • Editions Actes Sud
  • 159 pages
  • Recueil de 4 nouvelles : Sang Négrier, Gramercy Park Hotel, Le colonel Barbaque, Dans la nuit Mozambique

Sang Négrier

Le sujet
France, Saint Malo. Début 19 ème siècle. Cinq Africains s'échappent du bateau qui les emporte vers l'Amérique où ils seront vendus comme esclaves. Toute la ville se met en chasse pour les tuer. Un seul en réchappe, et sème ses doigts tranchés qu'il abandonne dans toute la ville. Un jour, un onzième doigt noir est retrouvé. La Capitaine du navire, responsable du drame, vit dans la terreur d'être retrouvé par l'homme qu'il considère comme le fantôme de sa conscience.

Le verbe

La ville se mit à grouiller de plusieurs rumeurs. On en avait vu un près de la porte Saint-Louis. Un autre sur les toits du marché couvert. C'était des géants aux dents qui brillaient dans la nuit. Même nous qui connaissions ces nègres pour les avoir eus sous nos pieds pendant trois semaines de traversée, même nous qui savions qu'ils n'avaient rien de géants mais étaient secs et épuisés comme des fauves en captivité, nous laissions dire. Les hommes avaient besoin de cela. Il fallait que croisse la démence pour que nous sortions de nous-même. (p.24)

Gramercy Park Hotel

Le sujet
New York. Après avoir été passé à tabac, et abandonné pour mort sur le trottoir, un vieil homme se souvient de son amour, une femme schizophrène, morte sans avoir revu l'hôtel dans lequel ils avaient passé une merveilleuse nuit d'amour romantique. Il décide d'y retourner.

Le verbe

Je suis le dernier. Tous ceux à qui je pense, tous ceux qui peuplent ma mémoire, tous ces noms que je connais, qui me rappellent un visage, sont des noms de disparus. Je suis un vieux drogué. La longue pipe de ma mémoire, sur laquelle je tire des bouffées de passé, emplit mon âme de visages morts et de sourires blessés. Tu règnes au milieu d'eux tous, Ella. Vous m'avez tous abandonné. Je suis le seul en vie. Le dernier à tenir. C'est horrible de solitude. (p.80)

Le colonel Barbaque

Le sujet
Afrique. Fin de la 1ère guerre mondiale. Un ancien "poilu" devient trafiquant, et vend toutes sortes de marchandises. Il finit par se rebeller contre toute autorité, déclare la guerre aux colons français, et se proclame "roi" de la jungle. Malade et fièvreux, il est abandonné par les tribus aux côtés desquelles il a combattu. Il est installé au fond d'une pirogue qui part à la dérive le long d'un fleuve d'où il vit ses derniers instants.

Le verbe

Je ne suis plus le colonel Barbaque. Pour la première fois depuis si longtemps, je ne suis plus l'homme aux mains de sang. La fièvre fait disparaître un à un tous ces hommes en moi : Barbaque, Ripoll, ils me quittent. Je reste nu. Le ciel immense au-dessus de moi. Je sens le vent chaud me caresser la peau. Laissez passer l'homme qui meurt. (p.122)

Dans la nuit Mozambique

Le sujet
Portugal. Deux hommes, l'amiral de Medeiros et Fernando se retrouvent pour parler de leur amicale : ils étaient trois marins à se rencontrer épisodiquement autour d'une bonne table dans le restaurant de Fernando. Maintenant, le contre-amiral Da Costa est mort, et le commandant Passeo est parti pour le Mozambique ; en reviendra-t-il pour raconter ses nouvelles aventures ?

Le verbe

Avec l'aide de Fernando, ils refirent le plan de table. Ils observèrent la place du commandant Passeo. Une petite tache de vin rouge semblait la marquer avec exactitude. Les mains qui avaient fait cette tache savaient-elles qu'elles ne reviendraient jamais ? pensa l'amiral. Il avait sous les yeux une trace tangible de leur amitié et il trouva cela beau. (p.130)

Mon complément
Ce recueil de nouvelles rassemble des hommes confrontés à la solitude et à leur destin. La mort est proche, et telle un poisson pilote, elle éclaire les fantômes qui les accompagnent. Ma préférence est pour "Sang négrier", une histoire des plus sinistres et angoissante, ensuite, j'ai été touchée par "Dans la nuit Mozambique", une merveille de sensibilité, célébrant l'amitité dans sa forme la plus pure. "Le colonel Barbaque" est un récit proche du souverain Tigre bleu de l'Euphrate. J'ai moins aimé "Gramercy Park Hotel" dont le sujet est peut-être moins puissant. Dans chaque récit, j'ai retrouvé l'univers de Laurent Gaudé, un monde qu'il me faut entièrement parcourir.