Touché coulé

Tu penses que je te regarde et la manière dont ta tête penche montre le poids que tu donnes à cette évocation qui ne te déplaît pas. Pas encore. Ta peau scintille d'une couleur aquatique, moite. Tu m'emportes, tu me plonges partout où tu vas dans ton océan de songes qui rongent mes doigts. A quelle vitesse es-tu en train de te faire assassiner ? Ce n'est pas ma faute, ce n'est pas moi, ce n'est pas vous. Dites-leur les ancres et les encres. Dis-moi la voix et la voie. La pluie seringue pique ma tête comme une épingle. Touché, coulé. C'est une sorte de vie que j'ai vu passer dans tes yeux noyés.

Alessandro Gottardo

Buffet froid (1979)


  • Réalisateur : Bertrand Blier
  • Genre : comédie dramatique, surréalisme
  • Année : 1979

L'histoire
Alphonse Tram (Gérard Depardieu) vit en plein cauchemar : chaque nuit, il rêve que la police le poursuit. Bientôt, chaque évènement de son quotidien n'est plus qu'une succession absurde de crimes autour desquels chaque personnage agit à contre pied de ce qu'il a l'habitude de faire : une victime (Michel Serrault) donne des conseils au présumé tueur pour qu'il ne se fasse pas prendre par la police, l'assassin (Jean Carmet) se dénonce, le commissaire (Bernard Blier) se contrefout des aveux de crimes, un médecin de nuit saute sur et sa patiente et préconise des bains glacés à la farine de moutarde avant de réclamer 150 F (~20€).

Développement
Film hautement jouissif s'il en est, les dialogues sont tout à fait irrésistibles, les comédiens sont super drôles dans leur interprétation "pince sans rire" alors que je suis certaine qu'entre les prises, il devait s'en passer des vertes et des pas mûres, comme on dit.

En marge du "bien pensant", un film qui se moque de tout, cela ne m'étonne guère qu'à sa sortie les spectateurs n'aient rien compris : le fantastique n'amuse pas grand monde, alors que c'est ce qu'il y a de plus délicat, plus difficile, plus exigeant.

Etiquetté "surréaliste", ce film n'est "étrange" que parce que chaque réaction est l'inverse de celle habituellement observée en pareilles circonstances.
Pour le plaisir, et en vrac, quelques "perles" relevées :
  • le commissaire : foutez moi la paix, je ne m'occupe pas des crimes en dehors du service
  • autour de la patiente : "le coeur bat encore ? " alors que l'on constate bien que la malade est vivante
  • le docteur : oui j'ai tué, c'était quelques erreurs de diagnotique
  • l'assassin qui est effrayé : "j'ai peur de mon ombre", Alphonse lui recommande alors de marcher loin des réverbères
  • autour d'un cadavre, le commissaire qui dit "les avantages de la banlieue, c'est les terrains vagues, les mômes peuvent trouver des cadavres"
  • le commissaire qui a horreur de la musique : je suis allergique au violon
  • la propriétaire de l'hôtel particulier, chez qui un concert privé a lieu, dit au commissaire : Brahms, vous aimez ? (référence au titre du roman de F.Sagan : Aimez-vous Brahms, 1959)
Et voici mon florilège des images particulières piquées ici et là avec la couleur rouge, omniprésente dans plusieurs tableaux (ce qui est souvent le cas dans les films à tendance fantastique) :
le rouge est présent dans plusieurs scènes
Le surréalisme naît ici de la surprise, pour moi, la surprise se traduit par une immense joie. Tout simplement. Une joie pratiquement impossible à expliquer.

Et la musique générique de la fin, devinez ce que c'est ?
Brahms !
J'aime.

It Happened One Night (1934)


  • Réalisateur : Frank Capra
  • Genre : comédie (burlesque)
  • Année : 1934

L'histoire
Ellie Andrews (Claudette Colbert) vient d'épouser civilement le célèbre aviateur King Westley (Jameson Thomas) contre le consentement de son père, le millionnaire Alexander Andrews (Walter Connolly) qui l'estime indigne de sa fille. Andrews retient Ellie sur son yatch dans l'attente d'une annulation du mariage. Mais Ellie est prête à tout pour rejoindre son époux et n'hésite pas à sauter par dessus bord, prendre un bus en direction de New-York. Dans le bus, Ellie fait connaissance avec Peter Warne (Clark Gable), un journaliste séduisant qui vient de se faire virer de son journal. Tandis que Peter voit l'opportunité d'écrire un article vendeur, Ellie s'attache à cet homme serviable et gentleman, d'autant qu'elle n'a plus un sou en poche et qu'elle meurt de faim. Les deux jeunes gens font route ensemble et finissent par tomber amoureux l'un de l'autre.

Développement
Attention : film hautement comique ! Bien entendu, il faut aimer la dérision mais je vous assure que ce film m'a fait éclater de rire, et pourtant, je n'aime pas tellement les spectacles de clowns qui généralement me rendent plustôt triste.

Ellie et Peter se retrouvent à l'arrière d'un bus bondé, et si le premier contact est peu amène, ils poursuivent le voyage côte à côte, dans une franche amitié. Elle, plutôt hautaine, découvre que dans l'anonymat, elle n'est plus grand chose, lui se prend d'affection pour cette "petite fille riche", téméraire mais larguée, sans un sou et lui offre sa compagnie, éconduisant les autres passagers trop envahissants en se faisant passer pour son mari.


De fil en aiguille, le bus repart sans eux et il y a une scène d'auto-stop très drôle par Peter/Clark Gable qui expose sa théorie sur les différentes manières de tenir un pouce pour arrêter les voitures, scène reprise dans d'autres films, en hommage. Comme dit Ellie dans le film :
I'll stop a car and I won't use my thumb. (je vais arrêter une voiture sans utiliser mon pouce)

Contraints de voyager ensemble et sans trop d'argent, voire plus du tout, ils doivent partagent les chambres qu'ils louent et à chaque fois, Peter installe alors entre les deux lits simples ce qu'il appelle avec espièglerie : les "murs de Jericho" :
The walls of Jericho will protect you from the big bad wolf. (les murs de Jericho vous protègeront du grand méchant loup.)
les murs de Jericho
Vers la fin du voyage, à quelques heures de New-York, Ellie se rend compte qu'elle n'est pas du tout disposée à ne plus jamais revoir Peter, qui de son côté, ne semble pas enclin à la revoir une fois qu'ils seront arrivés. Comme il l'explique :
I don't make it a policy to run around with married women. (Je n'ai pas pour habitude de courir après les femmes mariées).
Sous-entendu : "surtout si je l'aime" du moins, c'est ce que nous, spectateur, avons très bien compris. Enfin, tout est bien qui finit bien pour notre charmant couple, et cela sans même échanger un baiser, même pas un baiser de cinéma !

Un film qui emporta de nombreuses récompenses (Oscar) en son temps, et pourtant, la petite histoire raconte que les deux acteurs principaux n'ont tourné ce film qu'à contre-coeur et par obligation de contrat avec leur société.

Claudette Colbert, une française expatriée en Amérique à l'âge de 9 ans était une star à l'époque et pouvait se doubler elle-même pour les films en version française. J'ai vu ce film dans ma jeunesse bien entendu, ma mère l'aimait bien et le connaissait presque par coeur. Je me souviens de l'annecdote sur les murs de Jericho : je lui demandais ce que cela signifiait et elle me répondait : je crois qu'ils rapprochent leurs lits... Mystère mystère, quand tu nous tiens ! 

Shakespeare in Love (1998)


  • Réalisateur : John Madden
  • Genre : comédie dramatique
  • Année : 1998
L'histoire
Londres 1593. William Shakespeare (Joseph Fiennes) est un poète dans l'âme et gagne sa vie en écrivant des pièces de théâtre. Mais l'inspiration lui manque alors il ment à son commanditaire : il lui donne le nom de sa nouvelle pièce alors qu'il n'en est qu'au titre "Romeo et Ethel, la fille du pirate". Qu'importe, une troupe est constitutée, uniquement d'hommes, car il est interdit aux femmes de jouer la comédie. Viola De Lesseps (Gwyneth Paltrow), une jeune noble qui est totalement en phase avec les écrits de Shakespeare qu'elle connaît par coeur, s'infiltre alors dans cette nouvelle troupe en se travestissant sous les traits d'un jeune homme, elle obtient le rôle de Romeo. Subjugué par sa performance, William Shakespeare "Will" suit l'individu et découvre que son acteur principal est une femme. Les deux jeunes gens passionnément amoureux entament une liaison torride, Will s'inspire alors de leur histoire pour écrire sa nouvelle pièce.

Développement
J'avoue que le titre m'avait un peu rebuté quand le film est sorti, je ne l'ai donc pas vu. J'ai eu tort car il s'agit d'un film magnifique, pour une fois, les récompenses, nombreuses, qu'il a obtenu sont méritées, et amplement (ce qui n'est pas le cas de tous les lauréats).
les affres de l'imagination
Une comédie, et quelle comédie !!!!

Très fine, avec un maximum de références qu'elles soient humoristiques comme la tasse de café "Stratford Upon Avon" (village natal de Shakespeare), la séance chez l'apothicaire-psy avec son canapé forme Chesterfield ou encore des allusions à d'autres inspirations littéraires : auteurs ou titres de pièces connues par la suite.


Ce film n'est pourtant pas une parodie (ce que je craignais) mais au contraire un témoignage de ce que l'on sait de cette époque : les conditions de création, les conditions de mise en oeuvre d'une pièce, des interdictions, du bon vouloir de la Reine qui indique le succès ou la faillite.
en coulisse, Will attend le verdict :
la Reine (Judi Dench) éclate de rire, fortune est faite


Will tombe sous le charme de Viola, pour elle, il est prêt à tout, mais pas à ce qu'elle soit promise à un autre, hélas ! En l'absence de ses parents, Viola accueille Will dans sa chambre avec la bénédiction de sa dame de compagnie (Imelda Staunton).

à l'insu de tous Will et Viola s'aiment passionnément à tout instant possible
cependant Viola doit épouser Lord Wessex (Colin Firth)
Beaucoup de magnifiques scènes ou prises de vues, c'est un bonheur !

On découvre d'une manière très réaliste à quoi ressemble le célèbre "Globe theatre" avec son public :

Une belle histoire d'amour, qui même si elle n'est pas authentique (on ne sait pas grand chose de la vie intime de Shakespeare), illustre très bien comment le quotidien influence l'inspiration. Une scène montre que Will est très affecté par la mort d'un ami, écrivain lui aussi, l'aimait-il ? Cela y ressemble fortement... Le film joue bien entendu avec l'ambiguïté de la sexualité de Shakespeare mais tout en nuances, même si le premier baiser Will-Viola se fait alors que Will ne sait pas encore que l'acteur qu'il a poursuivi est sa bien aimée...

De nombreux acteurs connus, même ceux qui étaient pressentis pour jouer dans ce film ont leur nom cité sur le web si l'on cherche bien c'est dire ! Enfin, je suis heureuse que le choix final se soit porté sur Gwyneth Paltrow que j'apprécie beaucoup, elle a du charisme, et je découvre Joseph Fiennes (le petit frère de Ralph) bien mignon ma foi. J'ai retrouvé aussi Rupert Everett (il a un petit rôle mais il est trop beau ! et trop rare à l'écran !!! ) et quelques acteurs sortis de Harry Potter.
Rupert Everett
J'ai relevé une remarque très drôle, clin d'oeil au groupe Queen vers la fin : lorsque l'acteur censé jouer le rôle de Juliet déclare forfait et en coulisse, on s'agite mais on a 20 mn devant soi trouver une solution :
- The show must...you know (le spectacle doit...tu sais)
Go on ! (accouche !)
Pour finir, nous avons droit à une allusion vers la prochaine pièce de théâtre que l'amour de Will et Viola inspirera à l'auteur lorsque la dernière scène du film reprend les premières images d'un autre film inspiré d'une autre oeuvre de Shakespeare : "Twelfth Night" , histoire mettant en scène une femme, prénommée Viola, qui se déguise en homme pour approcher un homme dont elle tombe amoureuse.


Lien externe

La pluie de néon - James Lee BURKE


Le sujet
Années 80. La Nouvelle-Orléans. Le lieutenant Dave Robicheaux découvre le cadavre d'une jeune prostituée noire dans le bayou, hors de sa juridiction. Lorsqu'il prend connaissance qu'il n'y aura pas d'enquête sur ce qu'il lui semble être un meurtre, Dave décide de mener sa propre quête de la vérité en interrogeant des démons bien réels, au risque de faire remonter à la surface ses propres démons enfouis depuis de la guerre du Vietnam.

Le verbe
La morsure brute et soudaine de l'alcool après quatre années d'abstinence fut comme un grondement noir de tonnerre dans mon organisme. J'avais l'estomac vide et la mixture vint me lécher à travers tout le corps comme un brasier solide avant de sombrer, et peser de tout son poids au creux de mes testicules et de mon phallus, rugir de ténèbres obscures dans les recoins de mon cerveau, m'emplir le coeur de mes humeurs rances et primitives d'un guerrier viking se délectant de sa propre blessure de mort. (p.160)
Mon complément
J'ai eu envie de lire du James Lee Burke après avoir vu le film "Dans la brume électrique" adapté de son roman "In the Electric Mist with Confederate Dead" et mettant en scène Dave Robicheaux. Comme je voulais lire "dans l'ordre", j'ai donc commencé par ce titre et j'ai bien fait car nous avons le temps de découvrir l'homme : son passé, son présent, son nouvel amour Annie, et ce qui va faire le déclic pour qu'il quitte son travail avant de devenir le shérif adjoint qu'il sera dans les prochaines aventures.
Je m'aperçus que je n'étais pas prêt à reprendre le travail, que mon tiroir aux dossiers pleins de gargouilles et de chagrins devrait rester en suspens dans dans ce vieil immeuble de Basin Street qui avait jadis abrité ventes aux enchères d'esclaves et combats de coqs. (p.375) 
Il n'est pas franchement gai le Robucheaux, plutôt sombre comme ses cheveux, mais illuminé d'une lueur d'espoir semblable à sa mèche blanche qui lui trace un sillon sur la tête, mais on devient lui : ses doutes, ses peurs, ses attentes. Robucheaux n'est pas un lâche, encore moins une tête brûlée, c'est un homme qui ne veut pas dormir sans avoir tenté de faire tout ce qui lui est possible, et même impossible.
...je me pris à réfléchir sur l'importance ambigüe du passé dans notre existence. Afin de nous en libérer, nous le traitons comme un souvenir qui se décompose au fil des jours. Et dans le même temps, c'est la seule aune que nous ayons pour mesurer notre identité. Il n'est guère de mystère au moi de chaque individu : nous sommes ce que nous faisons et ce que nous avons connu. Il nous faut en conséquence constamment le faire revivre, ce passé, lui ériger des monuments, et le garder bien vivant afin de nous souvenirs de celui que nous sommes. (p.212)
Dans cette affaire, il va devoir affronter la mafia, les Nicaraguayen, tous brutaux et sauvages, de véritables bêtes de guerre, et tenter de s'en sortir indemne alors que tout se ligue contre lui.

J'aime découvrir cette région de l'amérique au travers les livres, il y a eu avant "le petit copain" de Donna Tartt (très beau roman), imaginer les anciennes maisons victoriennes, les varangues et l'ombre sous les arbres, les fantômes des confédérés, la poussière et la chaleur qui collent, comme une drôle de culpabilité dans la conscience des héritiers de ces terres.

Récit complexe toute de même, on avance un peu dans la brume, peu d'explications claires, beaucoup de personnages, j'ai eu du mal à retenir qui est flic, qui est assassin, et quand le flic devient l'assassin, vous pouvez imaginer un peu qu'on ne sait plus trop qui est qui... prévoir de prendre des notes si la lecture dure plus d'une semaine ce qui fut mon cas.

Le livre
  • titre original : the Neon Rain

  • date de parution 1987

  • traduction française par : Freddy Michalski

  • Editions Rivages/Noir (Payot)

  • parution en français : poche en 1999

  • 370 pages

Lien externe




logo de ma fabrication
vous pouvez l'utiliser si cela vous plaît

L'annulaire / The ring finger (2005)


  • Réalisateur : Diane Bertrand
  • Genre : fantastique
  • Année : 2005
  • chansons de Beth Gibbons (du groupe Portishead)

L'histoire
Iris (Olga Kurylenko) quitte l'usine où elle vient d'avoir un léger accident et trouve un emploi d'accueil dans un étrange laboratoire installé dans un ancien foyer de jeunes filles, destiné à fabriquer des spécimens de souvenirs dont les clients (et patients) désirent se débarrasser. Son patron (Marc Barbé) ne tarde pas à lui offrir de très belles chaussures rouges avant d'en faire sa maîtresse dans une relation sadomasochiste.

Développement
Adaptation d'un roman de Yoko Ogawa (j'en profite pour vous indiquer le lien vers ma fiche de lecture), ce film n'est pas pour ceux qui n'ont aucune envie de poésie. Evidemment, je suis bien placée pour parler de l'univers de Yoko Ogawa : je le connais par coeur. Et quand je pense à ce que j'ai lu ici et là comme appréciations désobligeantes, j'en reste toute énervée : ces gens qui dénigrent ce genre de films sont les mêmes qui s'étonnent qu'il tombe de la neige en hiver, ou de trouver des écailles sur les poissons.

Ils ne savent pas ce qu'ils veulent : c'est un film fantastique : a-t-on jamais vu dans la vraie vie un laboratoire de spécimen ? On peut ne pas aimer le fantastique mais quand on regarde un film du genre, on ne s'étonne pas que ce le soit (fantastique)... Alors quand je lis "on ne comprend rien", j'ai envie de répondre : "évidemment !" : il n'y a rien à comprendre. C'est un conte. Doit-on comprendre comment la princesse s'endort cent ans ou pourquoi la petite fille se promène seule dans le bois ? Doit-on expliquer pourquoi Dark Vador est le père de Luke ?

Bref.

Ambiance érotico-fantastique pour cette histoire de possession et de domination, portée dans la lumière d'une très belle photo, et d'une musique tout aussi importante et intrigante. J'ai trouvé que le film transposait assez fidèlement le roman d'Ogawa, et tous les détails qui sont chers à l'auteur : l'eau (la pluie, les bains, la sueur,...), les liens entre les êtres, le temps qui passe, les souvenirs. J'ai trouvé les acteurs très convaincants, même si les personnages ne sont pas japonais comme dans le roman.

Alors je suis pour. Maintenant, je ne dis pas que je le reverrai tous les jours : ce genre de film n'est pas de ceux que l'on regarde en boucle. Mais j'ai trouvé ce film très intéressant. J'aime le fantastique pour ce qu'il nous offre : nous emporter dans une relation avec notre propre inconscient. Raconter une histoire presque "normale" mais avec suffisamment de "magie" pour que l'on se laisse porter à la dérive, et pour qu'on ne s'attache pas trop à la réalité de ce que l'on voit, mais plutôt de ce que l'on cherche.

Petit mélange des images que j'ai relévées avec la couleur rouge (le sang, le sac à main, les chaussures, l'abat-jour de la lampe de bureau, le parapluie, le coffret de majong et l'étoffe qui l'enveloppe :


Et puis cette scène à la fin, où Iris va voir le cireur de chaussures (Sotigui Kouyate) : j'ai reconnu la place des Vosges à Paris (les arcades, les chaises tressées) :

Le cireur, qui est un peu magicien, reconnaît que les chaussures sont très belles et vont parfaitement à Iris, mais il lui recommande de s'en débarrasser au plus vite :
"Vous risquez de perdre vos pieds" (genre : vous risquez de perdre pied).
Le film peut donner envie de découvrir l'oeuvre d'Ogawa, c'est ce que je souhaite de tout mon coeur.

2-Dino, le dévoreur de nuit

Mon nom est Dino. Je suis aussi ancien que les hommes mais je n’ai pas de destin. Mon heure vient quand l’ombre tombe sous les paupières, quand ceux que je poursuis s’allongent pour compenser leur vie d’un repos oublieux. Tous ces gens ressemblent à des gens qui sont morts. Je sais de quoi je parle, leurs yeux abandonnés ne peuvent me mentir. Dans son enveloppe, l’homme ressemble à un mort mais il ne l’est pas encore. Tant que son heure n’est pas venue, je me fais plaisir, je me glisse à son côté et j’écoute ce qu’il peut me dire. Je comprends toutes les langues et n’en parle aucune. Depuis la nuit des temps, je ne me parle qu’à moi-même et souvent je me sens bien seul. Je suis Dino, le dévoreur de nuit. Qui peut prétendre le contraire peut aller se recoucher. Je serai toujours là pour applaudir à la performance. Et en prendre de la graine : on peut toujours faire gonfler son ego. J’œuvre sous les paupières closes, quand l’esprit vagabonde dans la campagne et s’imagine être libre. Je rattrape inlassablement toute silhouette qui s’avance dans mon territoire, et je suis son serviteur.

Meet Joe Black (1998)


  • Réalisateur : Martin Brest
  • Genre : fantastique, drame
  • Année : 1998
  • vu en VO

L'histoire
La mort annonce au riche entrepreneur William Parrish (Anthony Hopkins) qu'il est temps pour lui de mourir. Mais avant d'emporter celui-ci, la mort décide de passer quelques jours de "vacances" chez les humains et utilise le corps d'une jeune homme qui vient de mourir (Brad Pitt) pour se présenter au domicile de Parrish. Ce que la mort ignore, c'est que celui dont elle a investi le corps a justement rencontré Susan (Claire Forlani), la plus jeune des filles de Parrish. La mort prend le nom de Joe Black, suit Parrish dans ses affaires, l'aide à traverser une crise de prise de contrôle de sa société, et s'intéresse également à Susan qui semble attirée vers lui. Joe et Susan tombent amoureux.

Développement
J'aime ce film. Je l'aime pour l'avoir vu plusieurs fois depuis sa sortie, et pour vivre plusieurs jours après dans une sorte de léthargie pensive. Bien entendu, ce film va déplaire à ceux qui n'aiment pas le "surnaturel" : car enfin, a-t-on déjà vu la mort se balader sous les traits d'un homme ? aussi mignon fut-il ? n'a-t-elle pas d'autres chats à fouetter ?

Passé le stade de la crédulité, nous pouvons passer aux mythes.
Parrish (Anthony Hopkins) et la Mort (Brad Pitt)
La mort oblige Parrish à l'accepter auprès de lui et décide de comprendre pourquoi les gens le craignent, ou ne le craignent plus et désirent parfois sa venue comme un soulagement.
Bien entendu Parrish ne peut faire autrement que d'accepter ses conditions et annonce l'intrus comme "ami" et "conseiller". Et tandis que dans le monde des affaires l'entourage de Parrish voit son arrivée soudaine et inexplicable comme une aberration dont il faut se méfier, la cellule familiale de Parrish accepte le nouveau venu avec plus d'indulgence.
Susan (Claire Forlani) et Joe Black (Brad Pitt)
Susan, que la présence de cet homme dont elle a fait la connaissance un peu plus tôt intrigue, en arrive à rejeter son fiancé qu'elle n'aime pas vraiment. Lorsque son père lui demande ce qu'il en est, elle répond de manière évasive que l'amour elle ne sait pas vraiment ce que c'est. Son père l'encourage à chercher le véritable amour, à écouter son coeur, sans cela "vivre n'est pas vivre".
How do you find him? Well, you forget your head, and you listen to your heart. (Comment le trouver ? Et bien, tu oublies ta tête et tu écoutes ton coeur).
Susan trouve les racines de cet amour dans les échanges avec Joe Black : elle aime ce que Joe lui dit, Joe aime ce qu'elle lui répond.
Joe : Je voudrais être votre ami
Susan : j'ai déjà des amis.
Joe : je n'en ai aucun.

De son côté, Allison (Marcia Gay Harden) la fille aîné de Parrish, aime son père et n'arrête pas d'en faire la démonstration en se dévouant à chaque instant pour lui procurer des surprises, mais lui est souvent indifférent aux efforts de son ainée. Allison sait très bien que son père lui préfère sa petite soeur, mais cela lui est égal : il y a un très beau passage où elle explique à son père : "Susan peut être ta préférée mais toi, tu est mon préféré à moi".

Bien entendu, si la mort est dupe (de croire qu'elle peut être aimée pour elle-même) elle n'est pas aveugle : elle sait pertinemment que si "Joe" révèle à Susan ce qu'il est vraiment, rien n'est certain.

J'aime la fin. Il faut la voir avec toute la surprise d'une première fois.

Beaucoup d'émotions dans ce film qui nous rapprochent de nos propres histoires, pour peu que l'on veuille bien "laisser parler son coeur". Durant son séjour parmi les humains, il semble que la mort soit bien obligée elle aussi de faire des découvertes : le plaisir et la douleur, la collection des "belles images" et la perte irrémédiable.

Au fond, la vraie puissance est bien celle que l'on se donne et se perdant un peu.

Notons que cette histoire a pour source d'inspiration une pièce de théâtre de l'italien Alberto Casella : "La Morte in Vacanze" qui fut par la suite adaptée en 1934 dans le film "Death Takes a Holiday" (La mort prend des vacances) :

Un film à voir et à revoir !

Gosford Park (2001)


  • Réalisateur : Robert Altman
  • Genre : drame, policier
  • Année : 2001
  • vu en VO
L'histoire
Campagne anglaise. Novembre 1932. Sylvia McCordle (Kristin Scott Thomas) et son époux William McCordle (Michael Gambon) reçoivent amis et famille pour une partie de chasse. La maison se remplit au fur et à mesure, chacun prend place selon la méthode parfaitement orchestrée de la loi entre les "maîtres" et les "servants". Après la partie de chasse, sir William qui s'est isolé dans la bibliothèque, est assassiné. L'inspecteur Thompson (Stephen Fry) va mener l'enquête. Mary Maceachran (Kelly MacDonald) nouvelle venue en tant que femme de chambre prend connaissance avec les usages de la maison, s'étonne d'être appelée par le nom de sa patronne au lieu du sien, observe, écoute, reçoit quelques confidences et découvre peu à peu les petits et grands secrets des hôtes, c'est au travers d'elle que l'on sera principalement au courant de ce qui se trame à tous les étages.
Mary Maceachran (Kelly MacDonald)

Développement
Voilà un film magnifique ! Rien à en redire, tout est parfait : les acteurs, le scénario, la musique, l'intrigue, le comique, les drames, etc... Beaucoup, beaucoup d'émotions tout au long des 2 heures et plus de film, mais aucun temps mort. Beaucoup de personnages, je voudrais bien les présenter tous mais cela me prendrait plusieurs heures.

Gosford Park
en réalité Wrotham Park
Nous entrons dans le film invité à Gosford Park, le manoir des McCordle, un couple mal marié (pour tout dire) : lui est un vrai coureur de jupons, elle une garce.
William McCordle entre sa belle-soeur Louisia et sa femme Sylvia
Chacun des invités prétend à tirer quelque chose de ce week-end de chasse : de l'argent, un boulot, de l'espoir, une réponse : Constance Trentham/Maggie Smith cherche à approcher William McCordle/Michael Gambon dès le début pour lui demander quelque chose, elle n'y arrive pas et nous ne saurons pas ce qu'elle voulait. Mais ce n'est pas le seul mystère de ce film, bien entendu, qui est truffé de regards couplables, de gestes cachés, de liaisons secrètes.

Et l'histoire se déroule, implacable mais non sans humour :
  • j'ai noté les réflexions sur les différences entre les anglais et américains ("les américains font les choses différemment" ou encore "c'est un américain, ne faites pas attention à lui", inversement, le réalisateur américain en pense tout autant des anglais : il leur reproche leur accent et en partant lorsqu'il demande au majordome si les anglais n'ont pas le sens de l'humour, celui rétorque : "nous l'avons si c'est drôle monsieur".
  • l'inspecteur qui mène l'enquête est fort heureusement secondé par un certain Dexter qui porte bien son nom, car l'inspecteur est un peu gaffeur, de plus, à chaque fois qu'il se présente, on lui coupe la parole et il ne peut pas donner son nom en entier. Le sieur William a été semble-t-il tué au moins à deux reprises : empoisonné puis poignardé : les policiers finissent par affirmer qu'il y a une bouteille de poison dans toutes les pièces de la maison !
  • l'inspecteur (Stephen Fry) et son adjoint Dexter (Ron Webster)
  • 3 invités ne chassent pas et c'est comme par hasard sur eux que les faisans abattus tombent à leur grand désarroi (scène très drôle) ; sur le chemin du retour, deux d'entre eux se retrouvent assis à l'arrière de la carriole où pendouillent les volatiles
  • Mrs. Croft (Eileen Atkins), la cuisinière ordonne à chaque fois qu'elle voit le petit chien de Sir William : "take that fiftly dog out of here" (emportez ce chien répugnant hors d'ici).
De l'humour donc mais nous n'occultons pas les drames :
- l'assassinat présent
- mais aussi ceux du passé où les mères sont séparées de leur enfant sous peine de perdre leur emploi...
- la fatalité qui anime les serviteurs : une scène qui me paraît importante, c'est lorsque Denton (Ryan Phillippe) un acteur d'hollywood qui se fait passer pour un valet demande à la table des serviteurs lesquels sont enfants de serviteurs, la plupart lèvent le doigt, seuls 3 indiquent leur origines : l'un fils de fermier, l'autre fille d'ouvrier et le dernier Robert Park (Clive Owen), abandonné dans un orphelinat à sa naissance. Et comme dit à un moment Mme Wilson : "je suis la parfaite servante, je n'ai pas de vie".
Robert Park (Clive Owen)
Mrs. Wilson (Helen Mirren) l'intendante et Mrs. Croft (Eileen Atkins) la cuisinière
les deux soeurs qui régissent la maison
Une galerie de comédiens (re)connus et que j'aime bien :
*haut : Claudie Blakley - Derek Jacobi- Michael Gambon
*bas : Jeremy Northam - Tom Hollander - Maggie Smith
* Claudie Blakley (rôle de Charlotte Lucas dans Pride and prejudice)
* Derek Jacobi (Cadfael)
* Michael Gambon (Dumbledore dans Harry Potter à partir du n° 3)
* Jeremy Northam (Emma l'entremetteuse)
* Tom Hollander (Pride and prejudice et présent dans de nombreux films ou séries que je vois en ce moment)
* Maggie Smith (Pr McGonagall dans les Harry Potter)

Encore une fois, un film très bien fait, une très belle photographie, un véritable ballet des classes sur fond de drame où l'on apprend que le mort n'était pas si débonnaire qu'on aurait pu le juger au premier abord.

Notons à la fin du film la distribution des acteurs selon les différentes couches sociales : l'étage des "maîtres", puis les invités et enfin les "valets" : encore de l'humour anglais, of course !
Lorsque les maîtres se divertissent
les serviteurs dansent en coulisses

Twelfth Night (1996)

Or What You Will


  • Réalisateur : Trevor Nunn
  • Genre : comédie
  • Année : 1996
  • en VO
L'histoire
Sebastian (Steven Mackintosh) et Viola (Imogen Stubbs) jouent la comédie sur un bateau qui fait naufrage, les séparant pour plusieurs années. Sebastian devient berger et Viola se travestit en garçon, se renomme Cesario, et se met au service du Duc Orsino (Toby Stephens) lequel ne tarde pas à en faire son complice de tous les instants.
Orsino (Toby Stephens) et Viola (Imogen Stubbs) toujours complices
Orsino est amoureux de la comtesse Olivia (Helena Bonham Carter) et envoie Cesario/Viola plaiser sa cause ; mais Olivia tombe sous le charme de Cesario/Viola, au grand désespoir de cette dernière qui est, de son côté, amoureuse du duc mais ne peut pas lui avouer son subterfuge.

Développement
Très bonne comédie adaptée de l'oeuvre de William Shakespeare (La Nuit des rois, 1601).
http://en.wikipedia.org/
Le récit tourne autour de plusieurs histoires d'amour. La première et la principale est formée par le cercle "Orsino qui aime Olivia qui aime Cesario/Viola qui aime Orsino" (vous me suivez ?)


La deuxième qui est aussi à mon sens la plus comique (et dramatique) est celle entre Malvolio (Nigel Hawthorne) l'intendant de la maison de la comtesse, au moins soixantenaire, et en amour devant sa comtesse qui bien entendu tombe des nues.
Le pauvre Malvolio est victime d'un coup monté par d'autres habitués de la maison de la comtesse qui veulent se venger de lui et de son comportement "collet-monté" : ils lui font croire que Olivia lui a écrit des avances et il plonge la tête la première dans ce trou béant.

La troisième histoire est celle de Sir Toby Belch (Mel Smith), l'oncle d'Olivia, joyeux luron buveur, qui s'allie à la gouvernante Maria (Imelda Staunton) qui joue aussi la méchante Dolores Umbridge/Ombrage folle des chats dans Harry Potter).

La quatrière est celle, plus pathétique, de Sir Andrew Aguecheek (Richard E. Grant) qui fait sa cour à la comtesse Olivia sous l'oeil amusé et complètement pervers de Sir Toby qui s'amuse de ces tentatives infructueuses.

La cinquième histoire, révélée en dernier, est enfin celle de Sebastian qui arrive chez Olivia : celle-ci qui ne voit pas qu'il s'agit de quelqu'un d'autre (Viola et Sebastian sont jumeaux) et qui croît être en présence de Cesario/Viola, lui saute au cou, Sebastian ne comprend rien à ce qui se passe mais se laisse faire et accepte même d'être emmené au pied de l'autel pour épouser sur le champ Olivia.

Bien entendu, lorsque Olivia retouve Cesario/Viola, les choses deviennent plus compliquées jusqu'à ce que tout le monde assiste aux retrouvailles de Viola et Sebastian
Cesario/Viola retrouve Sebastian (Steven Mackintosh)
Orsino s'autorise alors à regarder du côté où son coeur le porte
Orsino et Viola
Tout est bien qui finit bien pour (presque) tout le monde.

Orsino et Viola
Frederick Richard Pickersgill

Un film qui fleure bon la véritable comédie : faux-semblants, ambiguité des attirances, critique de la société bien pensante contre les amours ambivalentes, critique des richesses, de la folie, des destinées, bref, de quoi donner envie de lire du Shakespeare "in the text" non ?