La peau des doigts - Katia BELKHODJA



Le livre

Date de Parution : 2008
XYZ Éditeur
98 pages




Le sujet

Paris, Montréal. De nos jours. La narratrice, une jeune femme accompagnée de sa cousine Célia qui déprime à la mort de sa mère, de sa grand-mère prénommée Célia également, qui prend le métro dans l'espoir d'apercevoir son amour de jeunesse, et des jumeaux : Gan, l'autiste amoureux de Marguerite Yourcenar, et Fril l'artiste-peintre, ces cinq personnages sillonnent les villes, se cherchant, cherchant à survivre, cherchant l'amour. Cinq vies, cinq destins qui se croisent et se lient comme les doigts d'une main.


Le verbe

Est-ce qu'on sait à quoi elle ressemble, Marguerite Yourcenar ?
Et bien sûr, non, personne. Moi, j'ai ri. Les jumeaux m'ont regardée comme si j'avais tué l'un d'eux. Alors comme on cherchait, il fallait bien qu'on trouve à quoi elle ressemblait, Marguerite Yourcenar. On a cherché des bios, à la bibliothèque nationale, celle en forme de livres ouverts. La BnF, qu'on l'appelle ici. Des photos qu'on cherchait surtout. On en a trouvé une. Elle avait un foulard sur la tête, enfin une écharpe. Qui couvrait la tête et les épaules, qui encadrait son visage, ses yeux fentes, sa bouche, une bouche de baiser, une bouche trop rouge, même en noir et blanc, trop sanguine, trop jeune pour ce visage de vieille femme. Une bouche qui mange toujours, qui embrasse toujours, goulue, qui refuse la mort, et qui veut se faire manger à son tour : lèvres pleines, fermées, demi-sourire, rides aux coins, bagues à un doigt sur chacune de ses mains.(p.31)

Marguerite Yourcenar

Mon complément


Je vous parle d'un livre "surprise", offert par Ondine la semaine dernière lors de sa venue en France, et au cours d'un repas partagé en belle amitié, une première rencontre après des années d'échanges au dessus de la "grande mare". Un livre que je n'aurais jamais lu autrement, car il s'agit d'une maison d'édition canadienne. Et quel livre ! Un mélange de poésie, qui me rappelle Prévert, et de bouleversements. Les personnages sont des écorchés vifs, des nomades qui peuvent tout quitter pour un but aussi fou et déraisonnable soit-il. Ce sont des aventuriers, des funambules même, qui marchent sur le fil invisible de leur destin.

Une lecture soyeuse qui parfois nous perd : les situations, les personnages s'embrouillent un peu comme si un enfant avait mélangé les cartes dessinées par Katia Belkhodja, mais rien de désagréable, au contraire, nous avons envie de reprendre là où le fil s'est distendu, et revenir nous fondre dans les mots maniés comme une caresse ou comme une morsure.

Tu te laisses embrasser comme on se laisse écrire. Et ta bouche étonnée qui se meut, qui s'émeut, qui se mue, ta bouche gercée craquelée salée. De la pulpe très sèche et parfumée au gloss. Framboise. Sel.
Et la peau, la peau des lèvres qui s'effrite.
Qui s'arrache.(p.96)

Monestarium - Andrea H. JAPP

Andrea H. Japp

Le livre

Date de Parution : 2007
Editions Calmann-Levy
Mon livre : édition du Livre de poche 2009
279 pages


Le sujet
1605. France, Abbaye de femmes des Clairets (ancien conté du Perche). Plaisance de Champlois, la mère abbesse âgée de 15 ans, doit faire face à plusieurs ennemis : ceux du dehors, qui tentent de récupérer un mystérieux coffre soustrait à un vendeur en Egypte plusieurs années auparavant, et ceux du dedans, les religieuses qui refusent l'autorité qui est devenue la sienne à la mort prématurée de sa mère adoptive, Catherine de Normilly, la précédente abbesse. La révolte couve. Une jeune moniale est retrouvée assassinée, étranglée. Une autre a trouvé refuge dans l'abbaye et cherche l'autre moitié d'un mystérieux dyptique qu'a peint son amant avant qu'il ne meure égorgé. Un secret y est dissimulé. Au moment où Plaisance décide de requérir l'aide du comte Aimery de Mortagne, celui-ci s'invite car il désire enquêter sur les motivations qui ont conduit le vil Monseigneur de Valézan à faire déplacer un groupe de lépreux depuis ses terres, en direction de l'abbaye des Clairets. Comme sur un échiquier, les pions s'avancent, masqués.

Le verbe
Elle tomba à genoux en se cramponnant au rebord de son étroit lit et pria longtemps pour le repos de la petite morte. Un terrifiant chagrin la submergea. Tout cela avait un sens. La mort, le meurtre avaient un sens, sombre et inacceptable, mais compréhensible. Elle devait le comprendre. Il le fallait car alors elle châtierait celui ou celle qui en était responsable, sans une hésitation, sans une arrière pensée. (p.159)
Mon complément :

Avec Monestarium, nous entrons dans l'univers impitoyable du moyen âge : ses guerres, ses famines, ses croyances, ses mortifications. L'intrigue se situe dans l'ancien comté du Perche, pour ceux qui ignorent où cela se situe, c'est entre Chartres et Alençon :

L'excellente Andrea H. Japp nous écrit une sorte de huis clos au coeur d'un monastère imaginaire, mais qui ressemble beaucoup à celui-ci, du moins dans mon imagination :




Abbaye de Sénanque
Les soeurs qui y vivent se "tirent dans les pattes", cherchant parfois autre chose que l'amour de dieu ! J'avoue avoir été très intéressée par la lecture de ce roman, y foumillent nombre détails, la rédaction du carnet de bord de la mère abbesse où elle écrit le quotidien de l'abbaye (dépenses, achats, dons, évènements,...). Nous découvrons aussi le contenu des assiettes :

Clotilde Bouvier avait rivalisé d'inventivité en ce soir de maigre. Une terrine d'oeufs d'assellus au lait fermenté et au vin, servie sur de fins tranchoirs, constituaient le premier service. (p.194)
Nous imaginons le froid qui régnait dans les bâtisses, la faim qui creusait le ventre des petits paysans.
Plaisance savait : certains monastères jetaient leur détritus de nourriture par-dessus leur mur d'enceinte. Ils les lançaient aux miséreux comme à des bêtes. Les affamés se battaient au pied de la muraille pour arracher quelques bouchées, la plupart du temps gâtées. Dans d'autres, les serviteurs de cuisine ou les celliers les vendaient ou les troquaient, contre quelques fretins, ou les charmes d'une gamine, avec l'approbation tacites des frères officiers. (p.253)
Les habitantes des Clairets sont des religieuses bernardines, je suppose que leur vêtement n'a guère changé depuis l'époque :



Soeurs Bernardines
La main d'une moniale dont la robe blanche se confondait avec la neige. Marie-Gillette avança comme dans un rêve vers le corps, escortée par les plaintes sèches des poteries qu'elle écrasait sous ses pas. Figée, elle détailla le visage bleui, les lèvres boursouflées d'un violet presque noir dont sortait une langue gonflée, les immenses yeux bleus ouverts sur le néant... (p.143)
Ce livre est aussi une manière de plonger dans les manigances politique de l'époque : exécutions sommaires pour "raison d'état", crainte du pouvoir de l'église, peur panique d'admettre une autre vérité que ce que disent les écritures saintes. Et j'ai trouvé l'intrigue des plus réussies ! Je recommande ce genre de lecture à ceux qu'une galerie de personnages n'affole pas. Notons , pour une meilleure compréhension du texte et du contexte, de nombreuses explications de bas de page, assortis d'une annexe historique et d'un glossaire à la fin du livre.




Die Nonne im Klostergarten
(La religieuse dans le cloître) par Max Gabriel (1869)

La mort et la belle vie - Richard HUGO


Le livre

  • Date de Parution : 1991
  • Titre original : Death and the Good life
  • Editions Albin Michel pour la traduction française (1997)
  • préface de James Welch
  • traduction par Michel Lederer
  • 260 pages

Le sujet
Montana. De nos jours. Un homme est retrouvé le crâne affreusement défoncé au bord du lac où il pêchait tranquillement. Peu de temps après, un autre homme est retrouvé mort de la même manière, quoique le meurtrier s'est moins acharné. L'enquête que commence Barnes, dit "la tendresse", se poursuit jusque dans l'état de l'Orégon (côte ouest) car le second meurtre est peut-être lié à un assassinat qui remonte à 19 ans. Barnes flaire une piste qui l'amènera à se poser des questions sur ce que peut faire l'argent quand on ne sait qu'en faire...

Le verbe
Les entreprises de l'étalon payaient plus de mine que de loyer. (p.90)

A la réflexion, je ne regrettais plus tellement la ville. Quand on vit avec tant de violence autour de soi, on finit par l'accepter. On se surprend à plaisanter à ce sujet pour être sûr qu'on est encore vivant. (p.111)
Mon complément :

Voilà un livre qu'on ne lâche pas ! Repéré parmi un tas de livres dans une petite librairie : la couverture essentiellement, car je ne connaissais pas l'auteur, et le titre ne me disait rien du tout, je ne peux que me féliciter de ma bonne fortune. Au dos du livre, j'apprends que l'auteur "frôla de peu le prix Pulitzer" (honnêtement, je ne sais pas si le fait d'avoir un prix est important pour un auteur), le fait est que prix ou pas prix : tel est ce genre de livre qu'il faut prendre.

Rainbow Lake (clic sur l'image pour agrandir)
photo choisie sur http://www.panoramio.com/
J'imagine les trois hommes en train de s'amuser. Je les imagine en train de chanter.
On sait qu'au petit déjeuner, ils ont bu de la bière chez les Hammer et que Lynn, la soeur de Lee, leur a servi des pancakes et du jambon. A six heures, ils partaient pêcher au Rainbow Lake. On était à la mi-septembre, et à notre altitude, les nuits étaient déjà fraîches. Maintenant que la surface de l'eau devenait plus froide, la laîche commençait à disparaître et les grosses truites arc-en-cien à arriver. (p.15)
Il s'agit d'un policier, je ne m'en lasse pas, à condition que ce soit un policier de ce genre là : c'est à dire une atmosphère, des personnages intéressants, une sorte d'osmose, pas trop de détails "gore" (j'ai le coeur fragile) et beaucoup, beaucoup d'humour, même noir. Le personnage principal : Al Barnes, dit Barnes-la-tendresse est un policier-poète, voulant profiter de la vie après une carrière à Seattle. Sa perspicacité et son amour pour la justice, le conduisent à enquêter sur un ancien meurtre, et son esprit n'aura de cesse de trouver le chaînon manquant qui relie les deux affaires.

Lien externe
Richard Hugo (1923-1982)

Le musée du silence - Yoko OGAWA




Le livre

Date de Parution : 2000
315 pages
Titre original : Chinmoku hakubutsukan
Editions Actes Sud / babel
Traduit du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle


Le sujet

Un jeune muséographe entreprend d'aménager un musée unique au monde dans les anciennes écuries d'un étrange manoir. La propriétaire, une vieille dame acariâtre lui demande de créer le musée qui lui permettra d'exposera les objets subtilisés à ceux qui sont morts dans son entourage. Bientôt, le jeune homme est lui même chargé d'aller recueillir un objet révélateur du défunt. Aidé de la fille adoptive de sa patronne, du jardinier, de la femme de ménage, il entreprend de faire vivre la collection, tandis qu'autour de ce petit monde, de jeunes femmes sont assassinées. L'entreprise du musée, bientôt, le passionne, au point de l'éloigner d'une certaine réalité.

Le verbe
Vous voyez, je cherche l'objet qui soit la preuve la plus vivante et la plus fidèle de l'existence physique de la personne. Ou alors, quelque chose empêchant éternellement l'accomplissement de la mort qui fait s'écrouler à la base cet empilement si précieux des années de vie. (p.45)

Mon complément

Observation et conservation de la mémoire, voici les mots qui me viennent à l'esprit. Il s'agit dans ce roman du thème du passage de la vie à la mort, et de ce que nos proches parviennent à garder de nous pour nous représenter : il ne s'agit pas de piocher au hasard de nos possessions un objet quelconque, mais de repérer l'objet qui nous appelle, celui dans lequel est passée notre âme. Ainsi, le jeune homme, garde t-il auprès de lui le microscope de son grand-frère, le livre préféré de sa mère.

Quand je suis arrivé au village, je n'avais qu'un petit sac de voyage à la main. A l'intérieur, quelques vêtements de rechange, mes affaires pour écrire, le nécessaire pour me raser, mon microscope, et deux livres, le Traité de muséologie et le Journal d'Anne Franck, c'est tout. (p.7)
Le narrateur est le jeune muséographe et, comme souvent chez Ogawa, nous devenons le personnage, nous épousons ses formes, son passé, ses pensées. Cette fois, nous sommes celui qui met tout son coeur et toute son âme à mettre en valeur les objets qu'il doit sauvegarder et évoquer. Ce jeune homme arrive dans cet étrange endroit légèrement coupé du monde et tente de réussir au mieux la tâche qui lui est confiée. Sa plus grande peine est de voir disparaître les objets.

Quelque part dans un endroit que nous ne connaissons pas, il y aurait un musée pour exposer les collections qui ont disparu de ce monde. (p.280)
Peu à peu, il va faire connaissance d'une étrange communauté de moines "prédicateurs du silence" qui vivent reclus, ayant fait voeu de silence et se couvrant de peaux de bisons des roches blanches. Lui et la jeune fille qui lui sert d'assistante rencontre un jeune novice sont le charme ne laisse pas la jeune fille indifférente. Très vite, la vieille dame ne pouvant plus se déplacer facilement, il est chargé de choisir et rapporter pour le futur musée les objets, tandis que des policiers cherchent à connaître son emploi du temps, les jours où de jeunes femmes ont été tuées et mutilées.

Un roman qui vibre comme une surface liquide où ne se reflète pas toujours la vérité. Nous y trouvons plusieurs thèmes habituels d'Ogawa : les collections, la patience, les mutilations, le microsope : l'observation des cellules,
Lorsque je manipule pendant longtemps le microscope, il m'arrive souvent d'avoir l'impression de ne plus être derrière l'oculaire, mais à l'intérieur de la petite goutte prise entre la lame et la lamelle. C'est l'instant où je suis le plus heureux. Parce que je peux fouiller ma mémoire de mes propres yeux. (p.179)
... le temps qui passe, les ombres portées, les illusions, et, pour la première fois, même si l'enquête reste en filigrane : des meurtres mystérieux. Je le savais déjà : Ogawa est merveilleuse, même lorsqu'il s'agit de tracer les limites d'un nouveau labyrinthe : celui du temps qui passe.

En attendant Godot - Samuel BECKETT




Le livre
:
Date de Parution : 1952
les Editions de Minuit
120 pages



Le sujet
:
En un lieu indéterminé. Deux hommes attendent Godot depuis un temps indéfini, dans un lieu non précisé mais à proximité d'un arbre. Tandis qu'ils devisent sur l'intérêt d'attendre quelqu'un sans être certain qu'il viendra : ils connaissent l'heure du rendez-vous mais ne savent quel jour il est, ils font la rencontre de deux autres hommes dont l'un est tenu en laisse par l'autre. Enfin, Godot leur envoie un émissaire expliquer qu'il viendra demain.


Le verbe
:
POZZO (tranchant). - Qui est Godot ?
ESTRAGON. - Godot ?
POZZO. - Vous m'avez pris pour Godot.
VLADIMIR. - Oh non, monsieur, pas un seul instant, monsieur.
POZZO. - Qui est-ce ?
VLADIMIR. - Eh bien, c'est un... c'est une connaissance.
ESTRAGON. - Mais non, voyons, on le connaît à peine.
VLADIMIR.- Evidemment... on ne le connaît pas très bien... mais tout de même...
ESTRAGON. - Pour ma part je ne le reconnaîtrais même pas.
POZZO. - Vous m'avez pris pour lui.
ESTRAGON. - C'est-à-dire... l'obscurité... la fatigue... la faiblesse... l'attente... j'avoue... j'ai cru... un instant...
VLADIMIR. - Ne l'écoutez pas, monsieur, ne l'écoutez pas !
(p 28-29)

Mon complément
:

J'ai acheté ce livre en février 2008, dans une librairie pour enfant, aujourd'hui fermée mais qui a refait surface en e-boutique. J'ai pris ce livre sur les étagères un peu au hasard, pour le nom de l'auteur, et sans en connaître l'histoire. Nous sommes dans un étrange endroit, ni paradis, ni enfer, mais un endroit qui semble abstrait, et presque universel. Estragon et Vladimir attendent Godot. Surgissent deux nouveaux venus Lucky et Pozzo. Leur attitude est bizarre : Pozzo tient Lucky en laisse, le brusque.
Godot ne vient pas mais il envoie un émissaire.
Godot est-il dieu ? le garçon est-il un ange ?
C'est l'effet que cela m' a fait.

VLADIMIR. - Qu'est-ce qu'il fait, monsieur Godot ? (un temps) Tu entends ?
GARÇON. -Oui monsieur.
VLADIMIR. - Et alors ?
GARÇON. - Il ne fait rien monsieur.

Silence.
VLADIMIR. - Comment va ton frère ?
GARÇON. - Il est malade, monsieur.
VLADIMIR. - C'est peut-être lui qui est venu hier.
GARÇON. - Je ne sais pas, monsieur.
Silence.
VLADIMIR. - Il a une barbe, monsieur Godot ?
GARÇON. - Oui monsieur.
VLADIMIR. - Blonde ou... (il hésite)...noire ?
GARÇON(hésitant). - Je crois qu'elle est blanche monsieur.

Silence.
VLADIMIR. - Miséricorde.
(p 120)

Une lecture qui oscille entre le comique et le tragique car les personnages sont tour à tour ridicules ou violents les uns avec les autres.


VLADIMIR (résolu et bafouillant). - Traiter un homme (geste vers Lucky) de cette façon...je trouve ça...un être humain...non...c'est une honte !
ESTRAGON (ne voulant pas être en reste). - Un scandale ! (il se remet à ronger)
J'avoue que même si j'ai lu cette histoire rapidement, je n'en ai pas trouvé la lecture facile : à cause du grand nombre de personnages, de leurs réparties parfois insensées, j'avoue que je m'y perdais un peu.

Je ne savais plus qui était qui.
Peut-être n'est-ce pas important au fond, de mélanger les personnages, justement.
Peut-être que l'on peut être soit l'un, soit l'autre.
Que l'important c'est de savoir qui l'on est.

Samuel Beckett pendant une répétition de En attendant Godot, 1961

© Photo Roger Pic © Département des Arts du Spectacle – Bibliothèque nationale de France

Trouvant Beckett intéressant, je viens d'acheter une nouvelle pièce de théâtre !

...espérons que ce livre ne subisse pas le syndrome de la pal ;)

Le tigre bleu de l'Euphrate - Laurent GAUDÉ

Le livre
Date de Parution : 2002
Editions Actes Sud-Papiers (collection théâtre)
50 pages

Le sujet

Babylone. An - 323. Alexandre le Grand, mourant dans sa chambre, congédie sa suite afin de se retrouver face à la Mort. Il passe en revue ses conquêtes, affronte ses souvenirs, évoque ce qui le poussa à conquérir les terres vers l'Inde, aussi loin que la faim et la soif ont rassasié son désir. Restera à jamais, le souvenir mi rêve, mi réalité de ce tigre bleu aperçu un jour au bord du fleuve, qui indiquait peut-être le chemin de l'éternité.


Le verbe

Sans réveiller personne, me faufilant en silence à travers les tentes,
je suis allé retrouver Bucéphale.
Je l'ai sellé et suis parti vers les berges du fleuve.
Il faisait encore frais.
La brume de l'aurore montait de la terre, et c'était comme des nuages qui couraient à mes pieds.
Tout dormait d'un silence de rêve.
Aucun chant d'oiseau encore,
Aucun cri de bête,
Pas même un bruissement de l'eau que la brume semblait étouffer.
Je contemplais ce grand fleuve barbare, la rive ennemie, là-bas,
au delà du cours infranchissable,
Et c'est là que je le vis.
A une centaine de pas devant moi, avançant avec précaution dans les hauts roseaux du fleuve,
Un tigre bleu.
Mon complément
Une belle pièce, puissante en émotions, une histoire ancienne portée par la prose de Laurent dont je suis une enthousiaste lectrice, mais qui parle d'éternité, de volonté, de désirs. Laurent Gaudé est, pour moi (depuis que j'ai lu Le Soleil des Scorta et La porte des Enfers), un des meilleurs auteurs de langue française vivant. Un auteur avec lequel je partage une sorte de religion : celle des mots.

Le chemin des âmes - Joseph BOYDEN



© Bryan McBurney Photography


Le livre
:
Date de Parution : 2004
Titre original : Three-Day Road
Publié par Penguin Canada

Traduit de l'anglais (Canada) parHugues Leroy en 2006
Albin Michel / Le livre de poche
470 pages

Diverses couverture du roman en version originale
(clic sur l'image pour l'agrandir)


Le sujet
:
Canada, Ontario. 1919. Niska, une vieille indienne vivant seule dans les bois retrouve son neveu Xavier, rescapé de la guerre qui a ravagé l'Europe. Celui-ci, y a perdu sa jambe et son meilleur ami Elijah, et se trouve sous l'emprise de la morphine qui peut l'aider à surmonter les fantômes qui le torturent.
Il leur faut trois jours pour redescendre la rivière jusqu'à chez eux, trois jours durant lesquels les voix de Niska et Xavier vont mêler leurs souvenirs, chacun témoignant de leurs choix et de leur volonté de vivre.


Le verbe
:
...nous restons blottis là-dessous, à écouter les obus qui s'éloignent petit à petit, dans des chocs sourds et des frissons, comme des bêtes féroces qui reniflent la terre, et la martèle, cherchant toujours d'autres hommes à déchiqueter.
(p 30)


Le seul spectacle qui ne soit pas décourageant, en cet endroit, se trouve dans le ciel. Malgré le naufrage du monde au-dessous, les oiseaux continuent de voler comme si de rien n'était. Quand nous avons un peu de temps de libre, entre une faction et un exercice, Elijah et moi, allongés sur le dos, les admirons : des volées de passereaux tourbillonnent et se pourchassent sans fin.

(p 208)

Mon complément
:

De la première guerre mondiale, je n'avais qu'une vague idée de soldats tristement photographiés dans des tranchées plus noires que blanches, survivant dans une boue de 4 ans. Puis, j'ai lu le "Voyage au bout de la nuit".

photo multiple d'un soldat de la première guerre mondiale sur carte postale trouvée sur "Uneinsamkeiten / Unsolitudes"
Collection Heinz-Werner Lawo


Avec le chemin des âmes, nous sommes ces soldats, d'abord confiants, parfois enthousiastes, puis fatigués de cette guerre qui ressemble à un voyage fantôme où l'on croise des monstruosités : regards béants, membres arrachés et gueules cassées.

Pourtant, ce n'est pas le sang qui gicle à chaque page, c'est le feu du chasseur devant son pire ennemi : la peur, la mort, l'adversité, où qu'elle soit, quelque soit sa forme.

Elijah et Xavier, deux indiens Cree s'engagent dans l'armée canadienne pour aller en découdre en Europe. Ce sont des chasseurs. Ils iront au bout d'eux-même, de leurs forces, de leurs convictions, pour sauver leur âme.

Avant de laisser un cadavre, Elijah me dit qu'il a pris l'habitude, chaque fois, de lui lever les paupières pour le regarder dans les yeux, avant de les refermer de sa main calleuse. Et il y a chaque fois une drôle de chaleur, une étincelle, qui monte dans ses tripes, il regarde bien la couleur de l'iris et songe qu'il est - lui, Elijah - la dernière chose que verra le mort, avant qu'on ne le descende dans la boue et l'eau glaciales. Avant qu'ils ne s'en aillent tous, là où est leur place.
Elijah, il dit que cette étincelle lui emplit le ventre, quand celui-ci crie famine.
(p 256)
Une histoire poignante, qui parle de la survie, la douleur, la drogue, la mort (donner la mort, supporter la mort), la patience, la solidarité.

Le blessé gémit toujours ; il bredouille. je crois qu'il s'est mis à parler une langue secrète ; je crois que déjà, il s'entretient avec l'esprit qui l'emmènera sur le chemin des âmes, celui qu'on met trois jours à parcourir.
(p 132)
Où l'on découvre la force de caractère des personnages : Niska, la rebelle qui refuse de vivre comme les blancs, les wemistikoshiw, et qui préfère être affamée au fond des bois que maltraitée dans un orphelinat sordide. Niska, la sauvage qui devient malgré elle la sorcière, la devineresse, crainte des hommes, mais qui peut prédire où se trouvent les animaux qui sauveront les tribus affamées.

Je conduis Neveu à la rive. J'ai laissé le canoë à une bonne marche d'ici, au pied des rochers. je lui dis qu'il vaut mieux qu'il m'attende; que je vais chercher l'embarcation. Il ne répond pas ; il s'assoit lourdement sur les rochers. Je m'éloigne le plus vite possible. Je n'aime pas le laisser seul. Je suis bête de m'inquiéter : ces dernières années, il a affronté plus de périls qu'on ne pourrait en connaître durant cent vies. Mais je m'inquiète quand même.
(p 18)
Moose river à Moose Factory, Ontario

Puis, Xavier, le jeune indien qui suit son ami de toujours, Elijah, qu'il verra sombrer dans la guerre et dans la morphine.

Je fais semblant de dormir quand il fouille dans son sac pour y prendre une seringue : il lui en faut un peu pour calmer ses nerfs, faire taire les douleurs qui ne le quittent plus, désormais.
(p 356)
Xavier et Elijah, deux amis inséparables, finissent par s'écarter l'un de l'autre : Elijah est obsédé par l'envie de tuer le plus d'ennemis possibles, tandis que Xavier cherche à en finir et désire plus que tout rentrer au pays.

Une histoire inspirée de celle de Francis Pegahmagabow, soldat dans la première guerre mondiale, tireur d'élite, éclaireur, l'un des plus grand héros canadiens.

crédit photo : Loimere chez son compte Flickr



Avec ce superbe récit, l'auteur tisse une puissante histoire, pleine de douleurs, d'exaltations qui nous plongent dans la nature sauvage et rude de la nation Cree et celle, factice mais terriblement réelle de la sauvagerie des hommes.