[JOURNAL] Courir



Pour certains courir est un acte de liberté, un sport à portée de tous et gratuit, pas de salle, pas d'équipement très technique, il est possible de courir avec ce que l'on possède et si tu ne possèdes rien, tes pieds nus seront ton vaisseau d'évasion. Pour moi, courir est une épreuve, une douleur traumatique, mais nul ne le sait, enfin de très rares proches savent. Courir n'est pas une source de joie mais de douleur, invisible, une blessure ancienne que je peux raconter, car cet instant dramatique est resté gravé dans ma mémoire et ma chair. Courir n'est pas si naturel : on marche pour avancer, aller de l'avant ne signifie pas se précipiter, en revanche on se met à courir devant le danger. Courir à perdre haleine. Le prédateur invisible ne m'aura pas si j'arrive à déplacer beaucoup de vent le long de mes oreilles. Je fis cet exploit autrefois, la meilleure, avant qu'un caillou de se glissa sous mon pas et me fit trébucher, avec pour résultat un pied sous l'autre jambe et un craquement épouvantable. Ma jambe à trente degrés par rapport à la normale. Cinq fractures. Six mois d'hôpital. Deux opérations. Des vis que je gardai longtemps dans ma boîte à bijoux comme des reliques d'un accident somme toute assez commun. Les séjours à l'hôpital durant une adolescence survoltée et tourmentée. L'ouverture recousue resta longtemps rouge le long de la jambe et je marchais en tentant de la cacher en tirant sur le bas de ma robe ou de ma jupe. Je fus dispensée de sport durant l'année suivante mais il fallu reprendre confiance. Toutefois je n'ai jamais eu envie de forcer et je restais toujours à la limite sans désir de se surpasser. Avant la vitesse me grisait mais la chute et ses conséquences furent trop horribles pour tenter de retrouver cette sensation. Lorsque je dus refaire des courses de vitesse ou d'endurance, je fis au mieux ce qui n'était pas beaucoup mais ma seule motivation était alors d'être la moins nulle possible et pas la meilleure, allant jusqu'à ralentir pour encourager les filles derrière moi (il n'y en avait pas beaucoup). Je payais ainsi ma dette : le fait de pouvoir remarcher sans douleur alors que j'avais cru perdre ma jambe était le prix à payer, ma seule victoire personnelle sur une jambe plus courte, des années de kinésithérapie et une talonnette dans une seule chaussure.

image de Jorgen Hendriksen via Unsplash (licence gratuite)

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